Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/123

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employés, on avait le plus souvent recours à la création de privilèges ; je n’examine pas non plus si l’état se faisait quelquefois fabricant, ou s’il puisait largement dans le trésor commun au profit de quelques chefs d’industrie qui enrichissaient le pays en s’enrichissant eux-mêmes. Je reconnais que quand les citoyens sont endormis par des habitudes passives, quand la législation les prend constamment sous sa tutelle, sans leur permettre de compter sur eux-mêmes et de devoir quelque chose à leur propre initiative, l’obligation étroite du pouvoir est de produire lui-même, puisqu’il en est seul capable, et qu’il s’est comme à plaisir entouré d’impuissans. Ce qui serait, au point de vue des idées vraiment libérales, un renversement de l’industrie, était un trait de génie dans Colbert. Il est même permis d’aller plus loin, et de dire que, dans la France moderne, tant qu’on n’aura pas jeté les fondemens de la liberté et de l’activité individuelle en créant la grande commune et en donnant l’essor au véritable esprit d’association, on devra applaudir aux grandes entreprises de l’état, puisqu’elles sont nécessaires à la prospérité publique et impossibles aux faibles ressources des individus, réduits à l’isolement et par conséquent à l’impuissance ; mais il ne faut pas prendre pour une règle générale ce qui n’est que la conséquence d’une législation incomplète ou mal entendue. Colbert n’a encore de statue sur aucune des places de la capitale ; si jamais on élève cette statue, qu’on se garde bien d’inscrire sur la base du piédestal les corporations fondées ou réglementées. Il ne faudra pas faire cette injure à l’immortel Turgot et à l’immortelle assemblée constituante.

On peut résumer ainsi l’action de nos rois sur le régime des corporations depuis Etienne Boileau jusqu’aux prédécesseurs immédiats de Turgot. Ils ont créé des corporations nouvelles, afin d’enrichir leur trésor et d’étendre leur police. Dans les anciennes corporations, ils ont modifié la nature des charges et remplacé presque partout le prud’homme électif par le prévôt de nomination royale. Ils ont attiré au trésor une partie des amendes, des cotisations et des redevances qui précédemment appartenaient à la communauté ! Dans certains cas, ils ont transformé les industriels en véritables fonctionnaires publics. Ils se sont substitués à l’action régulière du commerce en fixant eux-mêmes le taux des salaires et le tarif de la vente. L’ordonnance de 1567 défend de vendre le plus gros chapon plus de 7 sous et le plus gros poulet plus de 20 deniers. Si le marchand n’y trouvait pas son compte, il ne vendait pas ; de même pour les marchandises fabriquées. Les rois, par ces expédiens, ne faisaient qu’organiser le chômage et la ruine. Enfin leur plus cruelle invention fut d’émettre des lettres de maîtrise, qu’ils jetaient sur la