Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/141

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la conscience humaine a fait de nos jours de notables progrès : des sociétés catholiques et évangéliques ont répandu leurs missionnaires sur les archipels de la Polynésie. Le même sentiment qui avait ému en faveur des noirs de l’Afrique de généreux citoyens de Boston et de Philadelphie s’est manifesté pour les indigènes océaniens. D’ailleurs, le mal fût-il sans remède, la civilisation dût-elle broyer tant de victimes sur son chemin, avant de dire avec le négrier et le squatter : « Ces hommes sont condamnés, » il ne serait pas sans intérêt et sans moralité peut-être de rechercher tous les moyens qui peuvent apporter à cette calamité quelque adoucissement, ou seulement même de jeter vers ces races un regard de compassion, si elles sont destinées à périr.


I

Lorsque du spectacle des colonies anglaises on passe à celui de nos établissemens dans l’Océanie, le changement est aussi complet qu’il est brusque. On n’a plus à contempler l’activité, la force, la vie exubérante et turbulente, les vastes espaces livrés aux conquêtes du défrichement : au fond de quelque anse où mouillent des baleiniers et de rares bâtimens de commerce, se dresse une construction en briques et en terre ; au-dessus flotte notre drapeau, à la porte veillent quelques soldats de marine. Des cases éparses forment quelquefois un groupe d’habitations qui s’étend et prend l’aspect d’une petite ville ou d’un gros bourg ; mais tout cela est morne, sans mouvement, excepté quand l’officier supérieur qui promène son pavillon de l’un à l’autre de nos établissemens vient par sa présence apporter un peu d’animation factice et plutôt militaire qu’industrieuse et commerçante. Pourquoi cette inactivité ? Sommes-nous donc inhabiles aux industries et aux travaux de nos voisins, et les descendans de cette vieille race celtique qui aimait tant à vagabonder par le monde sont-ils devenus ennemis du déplacement ? Non certes ; l’Égypte, la Perse et l’Inde, qui voient encore tant de Français leur porter leur science et leur épée, sauraient témoigner du contraire. Les aptitudes colonisatrices non plus n’ont pas toujours manqué à la France, témoin le Canada et la Louisiane, sans parler de l’Inde, qui aurait bien pu avoir d’autres destinées, si Dupleix, La Bourdonnais, les héros du XVIIIe siècle, n’avaient pas été abandonnés lâchement. Aujourd’hui encore, il y a une région où l’activité française se complaît et se développe : ce sont les bords magnifiques du Rio de la Plata. Nous ne sommes donc pas entièrement inhabiles aux procédés et aux travaux de la vie extérieure ; cependant il faut reconnaître que diverses circonstances nous ont rendus inférieurs