Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/202

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pouvoir central. Cette audacieuse conduite ne fut point punie ; le général Pierce, qui succéda à M. Fillmore, se contenta d’envoyer le lieutenant-colonel Steptoe, avec un bataillon, à la ville du grand Lac-Salé, en l’autorisant à s’emparer, s’il le jugeait à propos, des fonctions de gouverneur. Cet officier resta tout un hiver chez les mormons, fut reçu par eux avec l’hospitalité la plus courtoise, et, le printemps venu, passa en Californie en écrivant au président Pierce que, « dans son opinion, fondée sur des relations particulières, Brigham Young était la personne la plus propre à la place de gouverneur. » Young, par le fait, était dictateur à Utah, et nulle autorité purement civile n’aurait pu lutter contre la sienne, appuyée sur le fanatisme religieux des mormons : le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel se trouvaient réunis dans ses mains. Quelques officiers, qui devaient rejoindre le lieutenant-colonel Steptoe, n’arrivèrent qu’après son départ, s’empressèrent de fuir Utah, heureux d’avoir la vie sauve, et Brigham Young compléta son triomphe en se débarrassant des juges nommés par le président Pierce. Une multitude armée envahit le tribunal, les menaça de mort et les contraignit à prendre la fuite.

À l’époque où ces violences furent commises, on n’y prêta que peu d’attention aux États-Unis : l’opinion publique n’était préoccupée que des événemens dont le territoire du Kansas était devenu le théâtre. Les partisans et les ennemis de l’esclavage y étaient aux prises, les premiers soutenus par des bandes armées venues du Missouri et par les sympathies avouées du gouvernement fédéral, les autres renforcés par l’arrivée continuelle de nouveaux colons venus des états de la Nouvelle-Angleterre. L’armée fédérale était entrée sur le territoire du Kansas sous prétexte d’empêcher la guerre civile, mais en réalité pour peser sur le parti résolu à empêcher l’introduction de l’esclavage dans le Kansas. Ce parti, qui s’intitulait républicain, en opposition avec le parti démocratique, associait habilement la polygamie et l’esclavage dans ses invectives contre ceux qui, sous le nom de squatter sovereignty, ou souveraineté du premier occupant, soutenaient une doctrine en vertu de laquelle les premiers colons auraient le droit de fonder irrévocablement dans chaque état les institutions de leur choix. Reconnaître une pareille doctrine, c’était refuser toute autorité aux stipulations fédérales, telles que le fameux compromis du Missouri, qui avait tracé la limite entre les états à esclaves et les états sans esclaves. Le président nommé au milieu des contestations relatives au Kansas fut l’élu du parti démocratique, M. Buchanan ; mais il ne put Tester entièrement fidèle au programme de ses adhérens. Prêt à appliquer leurs principes contre le Kansas, il ne crut pas nécessaire de respecter la