Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/316

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


l’Angleterre avec lui avaient conçus contre la foi de Jacques II et de Louis XIV ; mais Jacques II et Louis XIV n’avaient rien négligé pour exciter les défiantes préventions d’un peuple fier et libre.

À ces observations près, les lettres de Locke sur la tolérance sont un bon ouvrage, qui peut encore se lire avec profit, et qui ne saurait guère être comparé qu’à l’ouvrage composé sous le même titre par un philosophe et un politique aussi, les lettres sur la tolérance de Turgot. Les idées de Locke d’ailleurs étaient encore en avant du public auquel il s’adressait, malgré ses trop opportunes concessions aux préjugés de l’Angleterre contre le papisme. Dès le début, un théologien d’Oxford, Jonas Proast, publia une réponse à la première lettre sur la tolérance. C’est même ce qui en provoqua une seconde, dans laquelle Locke n’ajouta rien d’essentiel à son argumentation. L’adversaire répliqua, fut réfuté de nouveau, et la controverse offrit cette singularité qu’elle s’interrompit treize ou quatorze ans, et que, gardant un long silence, Proast ne publia son dernier pamphlet qu’après la mort de Locke.

C’est que la discussion aurait pu être enveloppée dans une autre plus haute et plus générale. Le fond même des opinions religieuses de Locke aurait pu être mis en question. Non-seulement il allait dans son Christianisme raisonnable exposer ses principes chrétiens, dont ses idées sur la tolérance n’étaient que les conséquences, mais il avait auparavant dans son Essai sur l’Entendement humain développé les principes philosophiques qui pouvaient servir de base à ses principes chrétiens. C’est en effet d’abord à une critique théologique que donna lieu son livre de métaphysique.

Dans notre conviction, Locke était chrétien. Nos philosophes du dernier siècle ne le croyaient guère, et on peut avouer qu’à considérer sa prudence, son goût pour le repos, son mépris des opinions anciennes et des traditions établies, sa confiance entière dans la raison, son aversion pour tout enthousiasme, pour toute imagination, pour toute poésie, sa disposition à subordonner la spéculation à la pratique, son tact politique surtout, on pourrait le soupçonner de s’être appliqué à lui-même ce qu’on lit dans un de ses journaux confidentiels : « Les esprits populaires s’offensent de tout ce qui répugne à leurs préjugés [1]. On doit donc prendre garde dans tous les discours narratifs ou relatifs à des faits, destinés à enseigner une doctrine ou à persuader, de choquer l’opinion reçue de ceux avec qui l’on a affaire, qu’elle soit vraie ou fausse. » Locke d’ailleurs a presque sur tout des manières de voir longtemps regardées en

  1. Ces premiers mots sont en français ; ils ont été, ainsi que la réflexion qui suit, écrits à Montpellier en juin 1681.