Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/332

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les modernes, Bacon, Descartes, Locke, Kant, Reid, ont été de la dernière sévérité pour leurs prédécesseurs, et si Leibnitz se montre un peu plus indulgent ou plus équitable, il prend sa revanche sur ses contemporains. Cependant, comme un auteur aurait mauvaise grâce à opposer son génie personnel à tout le génie du passé, c’est ordinairement une méthode perfectionnée, une idée heureuse, une observation presque fortuite, qu’il présente comme un nouveau fil du labyrinthe, et c’est ainsi que, sans trop d’arrogance, il peut promettre à l’esprit humain les succès qui lui ont manqué jusqu’à lui. Locke, malgré la discrétion et la modération avec lesquelles il s’exprime toujours, avait le plus grand mépris pour l’enseignement des écoles régnantes, le plus ferme désir de changer la direction de la science philosophique, et il pensait, ce qui est vrai, que le meilleur procédé pour opérer cette réforme utilement, c’était une nouvelle étude de l’esprit humain. Il pensait encore, autre vérité, mais qu’il exagérait, qu’on n’avait pas bien connu les limites de l’esprit humain, dont les illusions, les fictions, les méprises, le goût présomptueux pour l’hypothèse avaient enfanté presque tous les préjugés, devenus une prétendue science. De là chez Locke un vif empressement à convaincre l’esprit humain de faiblesse et d’erreur, et une inclination constante à révoquer en doute, à taxer de fausseté ou d’incertitude les affirmations dogmatiques qu’il rencontre dans les livres. Il fait donc un véritable abus du « que sais-je ? » de Montaigne, et cet homme, si confiant en toutes choses dans les droits de l’examen contre l’autorité, multiplie les déclarations d’incertitude et d’ignorance que Voltaire a prodiguées depuis à son exemple, en variant les formes gracieuses d’une humilité bien jouée qui impatiente et ne persuade pas. Ainsi Locke a pu encourager et autoriser le scepticisme.

Néanmoins ce sceptique a les opinions les plus décidées. Il a défendu, non sans péril, les plus grandes causes de son temps ; il n’a soutenu aucune opinion qu’il n’en eût recherché les principes. En métaphysique, il se croit dans le vrai, et il ne demande pas mieux que de faire école. Sa méthode, qui est la bonne d’ailleurs, celle de la philosophie depuis deux siècles, lui inspire confiance, comme étant celle de l’expérience. Quoique dans ses termes généraux la méthode soit la même en métaphysique qu’en physique, elle doit se modifier à raison des objets à étudier et du procédé par lequel on les étudie, et Locke n’a pas toujours, dans sa pratique et surtout dans ses réflexions générales, assez marqué la différence de l’expérience interne à l’expérience externe. Il a donné plutôt les exemples que les préceptes de la première. Observateur et médecin, né dans la patrie de Bacon et de Hobbes, qu’il n’imite guère, qu’il ne cite