Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/338

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règles et d’exemplaires. Il n’hésite pas à dire que ces assertions inexactes ou incomplètes pourraient prêter au scepticisme. Et comment ne voit-il pas alors que Hume n’a eu qu’à se placer au même point de vue, pour déduire l’idéalisme sceptique qui est le fond de sa doctrine ? Locke n’arrivait pas aux conclusions de Hume. Bien averti, il eût expliqué ou rectifié les pensées ou les expressions qui pouvaient y conduire ; mais il a eu ces pensées, il s’est servi de ces expressions. On peut croire que Hume était bien assez ingénieux et subtil pour arriver au doute et à la négation par ses propres forces, et quand même Locke n’aurait pas écrit : mais Locke avait écrit ; Hume a trouvé, grâce à lui, dans les esprits et dans les sciences, des pensées, des séductions, des distinctions, dont il pouvait se servir pour établir ses vues, et, il s’en est servi. De ce que Locke eût désavoué le système de Hume, on ne peut conclure qu’il n’y soit pour rien.

En résumé, la simple réflexion, comme faculté active, peut être le procédé par lequel nous acquérons les connaissances autres que celles qui viennent des sens ; mais alors il ne suit nullement de la manière dont nous les obtenons que ce soient des connaissances proprement dites, c’est-à-dire des notions réelles, ce qu’on pourrait appeler des objets connus. Ce peut être le produit accidentel d’un travail arbitraire sur nos idées que nous combinons comme il nous plaît. La réflexion pure est en effet une faculté neutre, indifférente au vrai et au faux, et dont on ne peut affirmer, si l’esprit humain ne contient pas d’autres principes, qu’elle nous donne des connaissances réelles, c’est-à-dire qu’elle nous fasse connaître quelque chose. Elle sert à l’élaboration des connaissances, voilà tout. L’esprit en tant que capable de connaître n’est donc pas seulement quelque chose qui sent et qui réfléchit, quoiqu’il sente ou réfléchisse toujours, j’en conviens, quand il atteint la connaissance. Locke, en déterminant ainsi les sources de la connaissance, perd de vue d’une part, la réalité extérieure à laquelle nos idées doivent correspondre ; de l’autre il méconnaît ou il affaiblit, c’est une juste critique de M. Hallam et de M. Tagart, le caractère de nécessité de certaines idées, puisqu’il ne se rend compte ni de la force ni de la nature de ce qui s’appelle démonstration. Presque tout ce qu’il dit des mathématiques est singulièrement inexact. Que dans vingt passages il tienne compte de ces vérités qu’ailleurs il néglige, M. Rogers l’a prouvé sans doute, et il est bien clair que Locke était un homme raisonnable qui savait ce que nul n’ignore et bien davantage. Cela n’empêche pas que, dans l’ensemble scientifique de sa doctrine, il ne favorise par quelque endroit l’argumentation qui réduit toutes choses à des imaginations intérieures et à des habitudes