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pas su concilier leurs différences, et ses contradictions permettent d’imputer à sa philosophie des conséquences contradictoires avec ses principes.

Tels sont à nos yeux les points vulnérables de l’ouvrage de Locke. Certaines erreurs intégrales et positives qui s’y rencontrent lui ont fait moins de tort peut-être, parce qu’elles ont eu de moindres conséquences. Je répète que ses disciples ont suscité presque toutes ses critiques. M. Cousin, qui n’est pas le plus indulgent parmi les derniers, l’eût été davantage, si les premiers avaient moins préconisé, moins exploité leur maître. On a pu le trouver sévère pour Locke, il n’est que juste pour le lockisme. Gardons-nous d’identifier le chef d’une école avec tous ceux qui en sont sortis. Locke n’est pas Helvétius ; mais un philosophe est dans une certaine mesure comptable de son influence. Il n’y a point de renommée ni de puissance sans responsabilité. Ainsi Locke n’avait ni les intentions, ni les doctrines de ses extrêmes continuateurs ; s’ils ont pu croire qu’ils répétaient ses leçons et invoquaient son autorité, c’est à quelques défauts de son livre et à quelques erreurs de sa philosophie qu’il faut s’en prendre. Il ne pensait pas comme eux, mais ils ont pensé d’après lui.


III

Aucun des ouvrages de Locke n’est marqué du sceau du génie. Vous n’y trouverez pas, comme dans Bacon, ce ton sublime, cette ferme raison servie par une imagination éclatante : ni l’esprit large et puissant de Descartes, pénétrant comme un géomètre, observateur comme un physicien, inventif comme un rêveur ; ni l’universalité rapide de Leibnitz, le seul homme qui ait uni la facilité à la profondeur ; ni la grandeur sévère des déductions de Kant, ce sceptique concluant qui se soutient dans le vide, et dont la pensée se fait le centre du monde. Il les vaut tous cependant, s’il n’en surpasse quelques-uns, par les vertus du philosophe, l’indépendance, la patience, la sincérité, le courage. Il pense par lui-même autant qu’aucun d’eux, et par là il les égale en originalité. Que Hobbes et Gassendi l’aient devancé dans sa théorie de l’origine de la connaissance, peu lui importe, ce n’est pas là ce qui le persuade. Il l’ignore, et ne croit que ce qu’il pense. Aucune grande découverte, on peut même dire aucune invention de système n’illustre sa mémoire, et néanmoins il est de ceux qui, immédiatement après les créateurs dans les sciences, ont exercé le plus d’influence sur les esprits, le plus rallié d’adhérens et de propagateurs à la suite de leur doctrine et