Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/341

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elle-même, qu’elle n’ait ni principes stables ni même un empire constant ; il croit à une loi que Dieu a prescrite aux hommes pour être la règle de leurs actions. Toutefois il est l’ennemi des idées innées, et il s’obstine à vouloir que ses adversaires entendent par là, non les règles implicites de la pensée et de la conscience, mais certaines notions formulées en propositions, et par exemple des maximes morales textuellement écrites sur la tabula rasa de l’âme, comme le Décalogue sur les tables de Moïse. Comme il poursuit partout cette hypothèse en la défigurant pour la combattre, il prend l’exemple de la morale, non parce qu’elle est variable en elle-même, mais parce que les hommes ont varié dans les notions qu’ils s’en sont faites. Nul doute que la morale ne soit dans la nature ; il ne le nie pas, il affaiblirait même son argument s’il le niait. Variable en effet, où serait la merveille qu’elle fût variablement connue ? C’est précisément parce qu’une droite raison peut démontrer les principes de la morale, que la diversité et l’inconstance des prescriptions de la loi et de la coutume paraissent prouver que, si la morale est naturelle, la connaissance n’en est pas innée, qu’en un mot l’homme l’apprend, comme tout le reste, par l’expérience et par la réflexion. Donc, en observant que les accidens historiques de la vie des nations, leurs préjugés ou leurs gouvernemens, les causes externes en un mot, les ont empêchées d’atteindre à une morale une et constante, on n’ébranle pas plus la vérité intrinsèque de la loi morale que l’on ne porterait atteinte à la vérité des mathématiques en montrant que des peuples ont ignoré les mathématiques. Qu’aurait-on prouvé en effet ? Ceci seulement : la connaissance des mathématiques n’est point innée.

Telle est au fond la pensée de Locke, pensée inexacte en elle-même, ou du moins fondée sur une analyse incomplète de la conscience et sur une confusion entre le sentiment universel de l’obligation morale et les formes expresses que ce sentiment est susceptible de prendre. Cette pensée, il a pu même l’exagérer encore par des développemens malheureux ; il ne sait plus se tenir lorsqu’il touche à ce triste sujet de la faiblesse et de l’inconsistance de l’esprit humain, et voilà comme il a pu donner prise à l’accusation de hobbisme. Le plus grand adversaire de la morale politique ou plutôt de la politique immorale de Hobbes a paru à Newton lui-même prêter appui à une doctrine qu’il se vantait de peu connaître. Il a effectivement fourni à la controverse des faits et des raisonnemens qui, séparément considérés, ont pu profiter aux partisans de la justice fondée sur l’intérêt et le calcul. Il n’a point tout embrassé d’un seul coup d’œil, le lien qui unit des vérités diverses lui a échappé ; en insistant tour à tour sur des notions partiellement justes, il n’a