Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/359

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


exigeaient un entretien continu, ne tarda pas à ravager ses bords. La plus riche partie du territoire se trouvait ainsi du même coup frappée de disette dans le présent et de stérilité dans l’avenir.

Étant donné les idées nègres en matière de pouvoir nègre, les masses auraient à la rigueur admis qu’un empereur se servît de ses sujets comme un fermier se sert de ses bœufs, mais à la condition qu’avec le travail et les coups ils auraient la pitance, et que la main qui tenait l’aiguillon ne lierait pas le museau du bœuf devant la crèche. Soulouque n’acceptait par malheur que la première partie du marché. Prenant, dans sa brutale naïveté de despotisme, cette contribution forcée de travail pour l’acquit pur et simple d’une dette, il ne nourrissait même pas les pauvres diables auxquels il ôtait la ressource de suppléer, soit par le vagabondage, soit par la culture ou des salaires de hasard, à l’insuffisance de leur solde quotidienne de 5 centimes. S’il se préoccupait quelquefois de leur appétit, c’était uniquement pour renouveler l’ordre de fusiller sans merci tout soldat qui commettrait le moindre larcin de vivres sur les propriétés impériales. L’ordre n’était pas toujours exécuté à la lettre : plus d’un inculpé expirait chemin faisant sous le coco-macaque (bâton noueux). Pendant mon séjour à Port-au-Prince, trois de ces malheureux, surpris à voler un bœuf sur l’une des habitations de l’impératrice, durent faire le trajet de plusieurs lieues qui les séparait de la prison sous une bastonnade continue, dont le rhythme passait du pas redoublé au roulement quand le patient tombait en syncope. L’un d’eux, qui portait pendue au cou la tête du bœuf volé, s’affaissa pour ne plus se relever à l’entrée de la ville. On ne le traîna pas moins jusqu’à la prison, d’où une escouade de forçats le transporta au cimetière. La civière était suivie par d’autres forçats qui, armés de cailloux, un à chaque main, les choquaient sans mot dire l’un contre l’autre, ce qui, dans les idées africaines, a je ne sais quelle signification terrible [1]. Était-ce l’exécution d’un ordre ? était-ce une protestation ?

La dernière hypothèse devenait déjà vraisemblable. Devant ces cruels dénis du droit primordial de manger, le plus étrange renversement s’opérait en effet peu à peu dans les notions politiques du nègre, qui, par représailles, déniait déjà sourdement à son empereur le droit non moins primordial de pressurer. De l’abus du principe, le sentiment populaire finissait par s’en prendre au principe même. Un bourdonnement suspect comme le tonnerre de fer-blanc

  1. Pendant une des promenades militaires de Soulouque dans l’Artibonite, la population des Gonaïves parut fort effrayée d’une manifestation de ce genre, que des groupes de soldats affamés venaient faire en silence devant les maisons des riches, et que l’empereur, visiblement ému lui-même, s’empressa d’interdire.