Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/367

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



— Je m’en fais garant, répondit avec aplomb M. Dupuy, dont nous acquittons ici l’engagement.

À ce moment, Soulouque, à qui les soldats de garde avaient fait au passage confidence des premiers éclats de la fureur de Riche, Soulouque apparaissait à la porte dans l’attitude contrite et préoccupée d’un malheureux qui vient se faire arracher une dent.

— Général Soulouque, lui dit Riché d’un ton dont la solennité fit passer comme un glaçon dans les os du futur empereur, vous avez acquitté Geffrard : venez recevoir votre récompense… Tonnai crasé moé ! Approchez donc… Prenez cette clé,… ouvrez cette porte… Compère Soulouque, prends tout ça qui ous vlé (tout ce que vous voudrez) !

La gamme entière des splendides uniformes du président se déroulait aux yeux éblouis de Soulouque, qui croyait ne pas bien voir et n’avoir pas bien entendu.

— Oui, tout ça qui ous vlé, tout ! tout ! reprit Riché, qui se grisait, à la manière nègre, de son propre enthousiasme. Prends habit, phôout ! gilet, phôout ! épaulettes, phôout ! bottes brodées, phôout ! (il faudra les élargir à la jambe.) — Et à chaque article de cette énumération, l’objet désigné, et que Riché décrochait lui-même, tombait sur Soulouque, qui, les deux bras encombrés, saluait à reculons, sans pouvoir remercier autrement que par les deux grosses larmes arrêtées sur ses joues.

Un bienfait n’est jamais perdu, et Geffrard s’est souvenu, treize ans plus tard, qu’il avait dû un jour à Soulouque la vie et la liberté. Soulouque, et c’était là un des bons côtés de cette nature primitive, s’attacha lui-même à l’accusé de 1846 par le souvenir du service rendu. Dans les mauvais jours de 1848, Geffrard, que désignaient doublement aux dénonciations ultra-noires ses antécédens et les regards supplians que jetait sur lui la bourgeoisie décimée, Geffrard fut constamment protégé par le compérage tacite que cet incident avait noué entre le futur monarque et lui, et lors de la proclamation de l’empire, à laquelle son terrible ami le savait pourtant fort opposé, il dut, bon gré, mal gré, se laisser faire duc, — duc de la Table, titre qui, par parenthèse, l’agaçait un peu. N’oublions pas non plus que la soupçonneuse tyrannie de Faustin Ier n’était que le contre-coup d’un ardent besoin de l’estime et des sympathies de la classe éclairée. Or ce sentiment que d’imprudentes railleries avaient refoulé, aigri, et finalement transformé en rancunes implacables, ce sentiment continuait de s’exercer en toute liberté vis-à-vis de Geffrard, que, dans son inculte loyauté, Soulouque jugeait enchaîné par la reconnaissance et par conséquent incapable de railler et de conspirer.