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palais. Le 14 au soir, il recevait l’adhésion écrite du commandant de l’artillerie de la garde, qu’il savait homme à ne s’engager qu’à coup sûr. Quant aux zinglins, que le poste de confiance à eux assigné par Soulouque mettait depuis plusieurs nuits en rapport avec les émissaires de l’insurrection, Geffrard pouvait compter qu’ils seraient, au moment voulu, aveugles, sourds et muets. Ce même soir du 14, le commandant de la place, Dessaline [1], put, en faisant sa ronde, surprendre entre les sentinelles des intelligences qui n’étaient pas prévues par l’ordre du jour : des chocs mystérieux de cailloux se répondaient d’un poste à l’autre sur toute la ligne. Dessaline se souvint par bonheur à temps de la maxime nègre : qu’en toute affaire délicate il faut dire : Hunh ! ce qui revient à ne rien dire, et il garda la remarque pour lui.

Aucun cri d’alarme ne donna en conséquence l’éveil quand, vers trois heures du matin, l’armée insurrectionnelle arrivait à pas de loup à la porte Saint-Joseph, entrée principale de la ville. Les complicités de l’intérieur n’allaient pas, il est vrai, jusqu’à ouvrir cette porte, car, encore une fois, toute conspiration nègre est essentiellement expectante. Force fut donc à Geffrard de prendre à son compte cette partie de la besogne. Il attendit pour cela que la diane et le remue-ménage qui s’ensuit vinssent distraire l’attention des postes douteux et fournir un prétexte de distraction aux postes gagnés. À ce signal, quelques insurgés qui connaissaient les lieux s’ouvrent un facile passage dans la barricade voisine, se glissent comme des couleuvres jusqu’à la porte, et l’ouvrent en dedans d’un tour de main : une minute après, la principale colonne républicaine pénétrait dans la ville sans trouver plus d’obstacles qu’au retour d’une simple promenade militaire. Le reste de l’armée s’était divisé en détachemens qui entraient à la même minute par d’autres points de l’enceinte en convergeant sur un centre commun, de façon à balayer au passage, et à prendre au besoin entre deux feux les résistances imprévues qui pouvaient çà et là surgir ; mais il n’y eut pas ombre de résistance. Un seul poste, qui n’avait pas sans doute reçu le mot, avait fait mine d’arrêter l’un des détachemens républicains, lorsque le chef de ce détachement, imitant à son insu le trait de Vauban surpris par une sentinelle dans les fossés d’une place ennemie, se posa l’index sur la bouche en disant avec mystère : « Chut ! »

  1. Il remplaçait depuis deux jours le redouta Vil-Lubin, envoyé à Pétion-Ville pour faire de là, à un moment donné, une diversion contre les insurgés. À Kingston, où l’a jeté un exil peu mérité, Dessaline raconte naïvement ce fait, ajoutant que, peu d’heures après, quand il entendit autour de lui les cris de vive la république ! il décampa, transi de peur, en criant vive la république ! maé tout (moi aussi) ! Ce Dessaline est le produit d’un viol commis par l’empereur de ce nom sur une femme de couleur du sud.