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dit successivement une grande quantité de messes, et nous restâmes au moins trois heures dans l’église. Quand nous eûmes quitté le cimetière, nous reprîmes le chemin du château. On nous avait amené nos chevaux, et les ecclésiastiques ouvraient la marche. Ils étaient tous à cheval et portaient de grandes bottes à l’écuyère, comme c’est leur habitude en hiver dans ce pays, qui est peut-être le plus boueux de France. Le baron nous avait précédés et nous attendait dans la grande salle du château, dont on avait fermé tous les volets, et qui se trouvait ainsi plongée dans une obscurité à peu près complète. Pendant quelques minutes, les assistans demeurèrent silencieux et livrés à une sorte de recueillement, après quoi les volets furent ouverts, et d’un bout à l’autre de cette grande salle féodale nous aperçûmes une immense table qui littéralement ployait sous le poids des viandes et des mets de toute sorte. Cette table pouvait donner place à deux cents convives ; elle se trouvait néanmoins insuffisante. D’autres tables étaient dressées dans le vestibule, dans la grange et jusque dans la cour, bien qu’on fût au cœur de l’hiver. L’étrange usage du repas des funérailles s’est conservé dans notre midi.

Le baron occupait le haut bout de la table ; les ecclésiastiques et quelques invités de distinction étaient placés immédiatement au-dessous de lui. Ce bout de table fut servi avec tout le luxe et le comfort désirables. Le linge damassé, les cristaux, l’argenterie et la porcelaine, le vin de Bordeaux, le gibier, les mets délicatement apprêtés, étaient réservés à ces privilégiés. Les autres durent se contenter du vin et de la viande qu’on leur servit à profusion. Chacun s’était muni de son couteau, et les plus avisés avaient apporté des verres, car à beaucoup près il n’y en avait pas pour tous.

Le baron essaya vainement de maîtriser sa douleur ; les sanglots l’étouffaient. On le laissa tout entier à ses regrets, et chacun se mit à causer avec son voisin. Autour de moi, l’un parlait de l’excellence de son cheval, l’autre du prix des bœufs, un troisième de la dernière récolte. De la défunte pas un mot. Il est vrai qu’on parlait à voix basse et d’un ton solennel ; mais il n’en était pas de même à l’autre extrémité de la table. La bonne chère commençait à délier les langues. On se disputait, on riait ; je craignais qu’on ne finît par chanter. Cependant la scène changea tout d’un coup. Les ecclésiastiques se levèrent, l’un d’eux frappa dans ses mains, et immédiatement le silence le plus complet régna dans la salle et au dehors. Les hommes se découvrirent, et ainsi que les femmes se mirent à genoux, ceux de la salle sur la dalle nue, ceux du dehors dans la boue. Les prêtres et après eux toute l’assemblée entonnèrent le De profundis, qui fut chanté dans un complet recueillement. Quand le De profun-