Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/401

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dis fut fini, un domestique apporta un gros sac plein d’argent, et le baron pria les ecclésiastiques présens de l’accepter, de le partager entre eux, et de vouloir bien dire des messes pour le repos de l’âme de la défunte. Les invités défilèrent ensuite devant lui en le saluant gravement, mais sans lui adresser une parole. Je passai un des derniers. — Vous partez ? me dit-il ; je vais être bien seul ! — Je lui promis de rester.

J’avais eu plusieurs fois l’occasion de rencontrer le baron de Mombalère, et une communauté de goûts nous avait inspiré une sympathie mutuelle. Le hasard nous avait rapprochés dans des salons où les bestiaux plus ou moins anglais, les fumiers plus ou moins azotés, les budgets communaux, les chances électorales étaient à peu près les uniques objets de conversation. Nous nous isolions souvent pour causer dans un coin de choses un peu moins pratiques, et le plus souvent la littérature faisait le fonds de notre entretien.

Le baron avait alors plus de cinquante ans. Bien fait et de haute taille, il avait une figure fortement caractérisée et pleine de noblesse aussi bien que de douceur. Le trait saillant de sa physionomie était la bienveillance. Il passait pour timide, et il n’avait pas dans le pays toute la considération qu’eût dû lui attirer sa grande position territoriale : non pas qu’on attaquât sa probité et ses mœurs, il était au contraire réputé l’homme d’honneur par excellence ; mais les gens sérieux ne le considéraient pas comme un des leurs. Que penser en effet d’un homme qui ne s’était jamais présenté aux élections du conseil-général, qui n’avait jamais voulu être maire de sa commune, qui n’était ni marguillier, ni membre du conseil municipal, et qui refusait de faire partie d’aucune coterie ? Quelle estime pouvait-on avoir pour un propriétaire qui ne se doutait pas des progrès de l’agriculture et laissait tout faire par ses régisseurs, en se donnant à peine le soin de vérifier leurs comptes ? Il est vrai qu’il payait la cotisation imposée aux membres de la Société agricole du Gers ; mais de mémoire de sociétaire on ne l’avait vu assister aux réunions, et il se vantait de n’avoir jamais lu le bulletin. Au contraire, s’il s’agissait de romans, de revues, de journaux, et autres fadaises, on était sûr de lui en voir toujours les mains et les poches pleines. Savait-il distinguer le blé de la grossagne, un bœuf du pays haut d’un bœuf du pays bas ? Cela était douteux ; mais il mettait avec soin dans une boîte de fer-blanc un tas d’herbes qui n’étaient pas même bonnes pour faire de la tisane aux chiens, on le voyait courir après les papillons comme un enfant de six ans, et il leur donnait des noms plus beaux que ceux des saints. On savait aussi qu’il passait des journées entières à jouer avec ses enfans, et