Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/406

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connue jeune, et ce matin, quand je la considérais dans son cercueil, il me semblait qu’elle était à peine changée, que telle je la voyais, telle je l’avais toujours vue. J’ai entendu dire qu’elle n’avait jamais été jolie. Cela est possible. Elle était grande, un peu maigre ; sa figure était froide et imposante ; ses traits, bien que réguliers, manquaient peut-être de douceur. Pauvre Zulmé ! si elle avait été heureuse à l’âge où les traits se forment, peut-être eût-elle été jolie ; mais voyez-vous d’ici une pauvre jeune fille dans ce désert, entre sa mère mourante et son père valétudinaire, obligée de faire face aux besoins les plus impérieux de la vie, de lutter contre la misère, et quelquefois de passer des nuits sans sommeil, ne sachant s’il y aurait du pain le lendemain dans la maison ! Ce qu’elle montra d’énergie dans ces circonstances, on ne peut l’imaginer. D’abord il fallut rendre habitables deux ou trois pièces du château, ce qui ne fut pas facile ; il fallut ensuite défricher quelques hectares, afin de pouvoir vivre. Comment nous procurer des domestiques et des ouvriers ? Ma sœur commença par trouver une servante : c’était cette pauvre Marceline que vous venez de voir ici. Elle avait quatorze ans quand elle entra à Mombalère, et son extérieur était dès lors fort extraordinaire. Fille d’une pauvre veuve morte à la peine, dès sa plus tendre enfance elle avait été employée à des travaux excessifs qui avaient arrêté sa croissance et développé outre mesure sa charpente et ses muscles. La misère avait pour ainsi dire été jusque-là son atmosphère ; elle trouva donc dans la nourriture et les habitudes du château des douceurs qui lui étaient inconnues. Aussitôt qu’elle fut installée, la petite servante travailla comme si un charme l’eût poussée. Le matin, le soir, la nuit, on la voyait toujours à l’ouvrage. Elle eut bientôt défriché un peu de terre aux abords du château, et tous les matins, en se levant, elle eut autour d’elle une bande de volatiles qu’elle nourrissait à l’aide des procédés les plus ingénieux.

Ma sœur n’était pas toutefois satisfaite ; elle eût voulu avoir des champs et des vignes. Dans un désert et sans argent, même en France, on est un peu comme Robinson Crusoé : Marceline représentait assez bien le fidèle Vendredi. Il nous eût fallu au moins un bouvier, une charrue, des bœufs. Marceline se chargea de nous procurer tout cela. Un matin, elle dit à Zulmé : — Damiselle, si vous désirez un domestique, avec votre permission, je vous amènerai mon galant. C’est un homme tranquille, et qui ne vous demandera de gages que lorsque vous aurez commencé à récolter. — Peu de jours après cette proposition, le petit gnome amena son galant. C’était, comme de raison, un homme grand et maigre ; il avait la figure sérieuse jusqu’à la tristesse. — Il se nomme Jean