Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/415

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


seules indications que j’eusse reçues venaient de Briscadieu ; elles m’avaient paru très claires lorsqu’il me les donnait, elles devinrent confuses lorsqu’il fallut les suivre sur le terrain. La majeure partie du trajet devait se faire à travers les landes, et à chaque instant les sentiers qui se croisaient me jetaient dans l’incertitude. Je m’orientai tant bien que mal, et la première partie de la journée se passa assez bien. Alphane me conduisit à un petit village nommé Manciet, qui se trouvait presqu’à moitié chemin, et où il était convenu que je dînerais et laisserais reposer ma monture. Par malheur devant la seule auberge de l’endroit se trouvaient deux ou trois oisifs de la ville, que mes bottes à revers et mon gilet couleur de soufre mirent probablement en gaieté, car aussitôt qu’ils m’aperçurent, ils se prirent à rire d’une façon tout à fait irrévérencieuse. L’hôtesse, qui était jeune et jolie, se mit de la partie, ne se doutant pas que c’était une pratique qui lui arrivait. Quant à moi, je me sentis choqué de cette manière de recevoir les hôtes, et je résolus de passer outre, bien que mon estomac et Alphane protestassent contre cette détermination, qui me fut peut-être inspirée plutôt par un sentiment de timidité que par celui de ma dignité blessée.

Je traversai donc le village de Manciet, et bientôt je retombai dans ces landes interminables qui à cette époque faisaient de l’Armagnac un désert. Au bout d’une heure, j’étais complètement perdu. Alphane, qui était allé plusieurs fois à Manciet, avait jusque-là réparé mes bévues ; mais il se trouvait alors comme moi en pays inconnu. De plus, il était visiblement de mauvaise humeur. Il avait changé son pas moelleux et allongé pour un trot taquin et fatigant ; il baissait la tête et s’arrêtait souvent pour chasser les mouches qui le tourmentaient. Moi-même j’étais fort incommodé par le soleil, qui, arrivé à son zénith, me brûlait la tête et les épaules. Une soif ardente me dévorait. J’espérais trouver une cabane où j’étais déterminé à demander l’hospitalité ; mais bien des heures s’écoulèrent, les landes succédèrent aux landes, les coteaux aux coteaux. Je changeai bien des fois de direction sans rencontrer une cabane, ni même un seul être humain qui pût m’indiquer mon chemin. Toute la journée se passa ainsi, en efforts de plus en plus pénibles à travers des solitudes de plus en plus sauvages. La première étoile du soir me surprit dans un état de douloureuse apathie ou plutôt de vertige. Je n’avais pour me guider que la lueur douteuse qui tombait des étoiles. J’entendais autour de moi dans les ajoncs des bruits étranges, des froissemens, des grognemens étouffés. Les silhouettes des arbres dessinées sur l’atmosphère transparente et limpide prenaient à mes yeux des formes humaines gigantesques, et les buissons de houx me faisaient l’effet de sorciers accroupis. Je craignais de tomber en