Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/416

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plein sabbat. Le chant monotone des crapauds venait ajouter à mes craintes, car on sait qu’ils assistent à ces foires de minuit.

J’étais dans ces dispositions d’esprit lorsque mon cheval se mit à hennir avec force, et en même temps je vis apparaître auprès de moi un grand homme habillé de blanc et monté sur un cheval de même couleur. Un frisson parcourut tout mon corps. J’enfonçai mes éperons dans les flancs d’Alphane, qui, plus intelligent que moi, se contenta de faire un léger saut de mouton : il avait reconnu la percheronne de Briscadieu, car c’était lui-même, couvert d’une blouse blanche, qui de sa plus grosse voix me souhaita le bonsoir. — Monsieur le chevalier s’est égaré, à ce qu’il paraît ? me dit-il, et il est trop tard pour aller coucher ce soir au château d’Asparens. Où monsieur le chevalier compte-t-il souper ?

J’avouai que j’étais fort embarrassé de trouver un gîte pour la nuit.

— Que monsieur le chevalier ne s’inquiète pas, continua Briscadieu ; il y a près d’ici une auberge dont il aura lieu, je l’espère, d’être satisfait.

En effet, la route semblait lui être familière. Aptes avoir traversé un marécage, nous entrâmes dans un taillis de chênes qui paraissait peu fréquenté, car les branches trempées de rosée me frappaient rudement au visage, et dans certains endroits elles s’entrelaçaient, rendant le passage difficile. Nous débouchâmes enfin sur une espèce de carrefour qui se trouvait à l’intersection de plusieurs chemins. À l’un des angles de ce carrefour était adossée une maison d’assez chétive apparence que rien ne dénonçait comme une auberge, si ce n’est une branche de pin plantée au-dessus de la porte. Quoiqu’il fît nuit, on ne pouvait s’empêcher de reconnaître que cette maison était admirablement située. Elle dominait une large vallée qui, à la lueur de la lune qu’on voyait monter à l’horizon, ressemblait à une vaste coupe bleuâtre au fond de laquelle tremblait un liquide argenté. Le fond de la vallée était effectivement occupé par un lac que venaient rejoindre en pentes mourantes des coteaux chargés de vignes. Une gaze transparente flottait sur les prairies, et le vent du soir balançait harmonieusement la cime des arbres. Ce n’était pas cependant la beauté du paysage qui avait décidé l’aubergiste à ouvrir sa maison dans ce site pittoresque, mais bien l’isolement de ce point élevé, soit qu’il craignît la concurrence, soit, comme on le disait, qu’il redoutât les regards trop curieux des représentans de la police communale. L’hôte se tenait devant sa porte. C’était un petit homme trapu dont l’obscurité ne me permit pas de voir les traits. Sur l’ordre de Briscadieu, il prit mon cheval et le conduisit à l’écurie, accompagné de mon guide. Quoiqu’ils