Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/420

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sur la table des louis, des guinées[1] et des quadruples. De temps en temps il s’élevait des tempêtes de cris et d’injures ; les joueurs se dressaient sur leurs pieds et se montraient le poing, puis cette tempête s’apaisait, et le silence sinistre du jeu reprenait possession de la salle. Dans un coin, les jeunes servantes et la vieille Léonarde de cette caverne, haletantes et ne soufflant mot, regardaient avec angoisse toutes les péripéties du jeu, fascinées par les pièces d’or qui roulaient sur la table. Je subis moi-même l’effet de cette fascination. Il y eut un moment où la chance parut abandonner le banquier ; tous les pontes se réunirent pour essayer de le décaver ; la table était couverte d’or. Je me levai alors, et, cherchant avec effort mon louis enfoui dans les profondeurs de mon gilet, je le trouvai enfin et je le jetai sur la table. Les pontes perdirent. Ignorant ce qui s’était passé, j’étendis la main pour saisir et ma mise et mon gain ; en ce moment, le banquier s’en emparait au milieu des éclats de rire universels. Ce fut mon coup de grâce. Je retombai sur ma chaise et ne fis plus attention à ce qui se passait autour de moi. Je crois même que je m’endormis. Lorsque je revins à moi, j’avais quitté le salon ; Briscadieu et l’aubergiste me tenaient chacun par un bras, et je montais un escalier étroit et raide. J’avais toute ma connaissance, et j’entendis parfaitement ces paroles, qui me parurent incompréhensibles. L’aubergiste disait : — On pourrait le conduire à la chambre rouge. — À quoi bon ? répondit Briscadieu ; il n’y a rien de fait, et d’ailleurs j’aime mieux partager avec lui qu’avec toi. — Ils me firent entrer dans une chambre étroite, placèrent la chandelle sur la cheminée, et s’éloignèrent sans plus s’occuper de moi.

Je n’eus pas la force de me déshabiller et de me coucher ; je me jetai sur une chaise. Mon ivresse commençait à se dissiper ; j’avais cependant la tête lourde ; j’étais en proie à ce dégoût de soi-même qui suit toujours ces sortes d’excès. Ce qui me préoccupait le plus, c’était la perte du louis d’or qui m’avait été confié par ma sœur, et ce n’était pas sans terreur que je pensais au regard irrité qui accueillerait la confession que j’allais être obligé de faire. Je pensais aussi à cette Pepita et à l’attention qu’elle avait paru prêter à ma personne pendant toute la durée du souper. J’éprouvai un véritable sentiment de terreur lorsque, levant la tête, je l’aperçus devant moi qui me regardait fixement. Le tressaillement nerveux que je ne pus réprimer l’avertit de la sensation que j’éprouvais. — J’ai les pieds nus, me dit-elle en patois, et les portes de cette auberge

  1. Pendant plusieurs années après l’invasion des Anglais en 1813, les guinées furent très communes dans le département du Gers. Les Anglais payaient tout ce qu’ils prenaient et le payaient très cher, ce qui n’empêcha pas beaucoup d’habitans valides de se former en corps de partisans et de harceler l’armée anglaise.