Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/428

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fiai mon embarras à mon perfide conseiller, qui m’encouragea à risquer mon écu, réassurant que mes adversaires seraient d’autant plus heureux de le gagner que ces sortes de pièces commençaient à devenir rares. Il me promit même de m’apprendre une martingale qui me permettrait de gagner cinquante mille francs. Je me laissai persuader. Le comte était alors l’un des tenans. Je passai de son côté, et je jetai au milieu des louis qui brillaient sur le tapis vert le malheureux écu de six livres, qui était tout terni et même un peu rogné. Il y eut un moment de stupéfaction. On avait jusque-là toléré mes excentricités ; mais on rit rarement quand on joue gros jeu, et il y avait des joueurs qui perdaient de fortes sommes. Mon cousin me dit assez sèchement : — Chevalier, vous feriez mieux de ne pas jouer. — Ce n’était pas le compte du chirurgien, qui entendait faire durer la plaisanterie plus longtemps, et déclara qu’il tenait mon enjeu. Au bout de cinq minutes, le malheureux écu de six livres ne m’appartenait plus, et j’eus la douleur de le voir toute la soirée sur la table, passant de l’un à l’autre au milieu des éclats de rire qui me rappelaient ma perte.

J’eus, comme vous le voyez, beaucoup de succès dans le cours de cette soirée, et j’allai me coucher sans me douter un seul instant que j’avais été continuellement mystifié. Le lendemain matin, mon cousin vint me trouver dans ma chambre, et se montra pour moi plein de cordialité. Il s’informa de notre situation et me parla avec un ton affectueux de Zulmé et de mon père. Il m’invita à rester pendant toute la saison au château, mettant ses chevaux, ses chiens et ses fusils à ma disposition. Pour m’allécher davantage, il me parla des nombreuses améliorations dont il avait doté son domaine. Il me promit de refaire mon éducation agricole et de me mettre à même de faire de Mombalère une des terres les plus productives du département. En me quittant, il me demanda avec quelque hésitation si j’avais l’habitude de descendre dans l’auberge de Crève-Cœur. Sur ma réponse négative, il me recommanda de ne pas fréquenter cette maison, qui avait un mauvais renom dans le pays, et où il n’était descendu lui-même que parce que son cheval était fatigué.

Le jour même, mon cousin m’infligea la corvée que tout propriétaire inflige à ses hôtes. Nous montâmes à cheval après déjeuner, et nous parcourûmes tout le domaine d’Asparens. Il ne me fit grâce de rien, et il me fallut admirer les luzernes, les sainfoins, les trèfles, les betteraves, les carottes, les rutabagas. Il me fit ensuite visiter les écuries, les étables et la bergerie. Il me montra ses étalons anglais, ses vaches suisses et ses mérinos (la mode alors n’était pas au South Down). Il me conduisit dans ses prairies, où une trentaine d’ouvriers coupaient et fanaient du foin. Il avait lu avec fruit les