Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/439

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Condom une dette de trente mille francs ? Aujourd’hui Briscadieu venait, au nom de ces créanciers, saisir le château et les terres. Il m’est impossible, après le désastre qui nous a frappés, de payer même les intérêts. Jamais une Mombalère n’épousera un Briscadieu. Dans huit jours, il reviendra. Nous quitterons le château. Vous, Léandre, vous serez soldat ; quant à moi, j’irai dans quelque grande ville, et je travaillerai, car aucun couvent ne voudrait de moi, je suis trop pauvre !

En parlant ainsi, Zulmé avait une énergie et une dignité qui la rendaient véritablement imposante ; mais cette scène, commencée si noblement, faillit devenir burlesque lorsqu’elle me demanda le louis d’or et la montre de famille. Je lui confessai la vérité, et elle me reprocha avec quelque aigreur mon penchant à la dissipation. Son bon caractère reprit heureusement bien vite le dessus. — Léandre, mon cher enfant, ne nous querellons pas, dit-elle, nous sommes assez malheureux ; gardons notre courage, la lutte va commencer ; il ne s’agit pas seulement de vivre, il faut encore conserver intact l’honneur des Mombalère.

Hélas ! dois-je vous l’avouer, ce fut moi qui manquai de courage. Je me chargeai de justifier les théories de Zulmé. Tandis qu’avec une énergie virile elle opposait un front serein à notre ruine, je me laissais aller à un lâche désespoir. Trop de coups m’avaient frappé à mon entrée dans la vie. Je reculais effrayé ; l’existence, jusque-là si douce pour moi, me paraissait un intolérable fardeau. L’humanité m’épouvantait. À la lutte je préférais le repos absolu, éternel. Deux jours après la visite intéressée de Briscadieu au château, j’étais dévoré par une fièvre ardente qui m’enleva la conscience de la douleur morale. Zulmé put croire un instant que c’en était fait du nom de Mombalère. Pendant plus de huit jours, elle me veilla avec Marceline et Jean d’Hiver.

Lorsque je revins à moi, j’étais couché dans une chambre haute. Marceline était assise auprès de moi ; elle filait, et tout en filant elle murmurait une prière. Je me soulevai avec peine et j’appelai Zulmé. Marceline laissa sa quenouille, s’approcha du lit. — Chut ! dit-elle ; la demoiselle est partie, elle reviendra demain. Ne pas parler, ne pas manger, le médecin l’a défendu.

Elle se remit à filer. J’étais d’une faiblesse extrême, mais je ne souffrais plus. Je n’étais plus dégoûté de la vie, je la sentais revenir avec bonheur. Comme toujours, la crise physique avait diminué de beaucoup la violence de la crise morale. La nuit vint, et je retombai dans un profond sommeil. Le lendemain, en me réveillant, je demandai encore où était Zulmé ; la petite servante répéta de nouveau son refrain : — ne pas manger, ne pas parler. — Cependant,