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est bien certain que l’Opéra n’est pas un théâtre de la foire. On doit y donner des ouvrages originaux, écrits expressément dans la langue du pays et pour le goût de la nation, et si l’administration de ce grand établissement lyrique en était réduite à la dure extrémité de prendre l’ours,… je veux dire les Troyens de M. Berlioz, où l’intrépide symphoniste a enfoncé et rafraîchi Gluck, à ce qu’assurent les buveurs d’eau de Bade, cela vaudrait encore mieux et serait plus gai que le Roméo et Juliette de Bellini, enrichi d’un quatrième acte de Vaccaï et d’un divertissement de M. Dietsch, poésie française de M. Nuitter.

Je sais bien que tous ces frais ont été faits pour les beaux yeux d’une nouvelle cantatrice, Mme Vestvali, qui vient de loin, et qui a longtemps parcouru le monde, qu’elle a séduit et charmé. D’origine polonaise, assure-t-on, Mme Vestvali est une grande et belle personne qui donne l’idée de ce que devait être une amazone dans les temps héroïques. Mme Vestvali, qui peut avoir environ vingt-cinq ans, — nel mezzo del camin della sua vita, — possède une voix de contralto assez étendue, mais dont les cordes basses n’ont plus la fraîcheur et la sonorité désirées. À l’aise sur la scène, dont elle semble connaître tous les détours, la nouvelle cantatrice ne manque ni de sentiment, ni d’une certaine facilité de style qui n’est pas tout à fait le grand art de chanter de l’école italienne, qui l’a évidemment élevée. Une qualité qu’on ne peut refuser à Mme Vestvali, c’est une assez bonne prononciation, une articulation franche, qui ne laisse perdre aucun mot à l’auditeur. Elle a eu de bonnes inspirations, particulièrement dans la scène pathétique du quatrième acte, qui est l’une des meilleures pages de musique dramatique qu’on doive à Nicolas Vaccaï. Chargée du rôle de Roméo, Mme Vestvali a été faiblement secondée par M. Gueymard, qui a crié tant qu’il a pu les ravissantes cantilènes que nous avons entendu soupirer à Rubini. Quant à Mme Gueymard, qui était chargée du rôle de Juliette, je trouve que sa grosse sensibilité de Flamande ne s’éclaircit pas, et qu’elle chante toujours comme un jeune lévite aux joues candides qui porte à l’autel l’encens et la myrrhe.

On se demande quel est le répertoire que la nouvelle cantatrice devra aborder après la tentative de Roméo et Juliette, qui ne saurait avoir des suites bien sérieuses. Chantera-t-elle les rôles de Léonor de la Favorite, de Catarina de la Reine de Chypre, d’Odette de Charles VI ? Il est permis de craindre que les qualités physiques de Mme Vestvali, sa haute stature, l’ampleur de ses formes et son penchant visible à exprimer plutôt les sentimens virils que la grâce et la tendresse de la femme, ne lui soient un embarras dans des rôles où déjà Mme Stoltz dépassait la mesure. Quoi qu’il en soit de ces craintes, nous souhaitons que Mme Vestvali ne les partage pas.

Il serait injuste de ne pas mentionner ici la fête musicale qui a eu lieu dans la ville de Niort le 5 et le 6 juillet. Fondée il y a vingt-cinq ans par M. de Beaulieu, compositeur distingué, la grande association musicale de l’ouest a fait entendre cette année plusieurs chefs-d’œuvre de grands maîtres tels que la deuxième partie de l’Élie, oratorio de Mendelssohn, un psaume de Marcello, un motet de Vittoria, la symphonie en majeur d’Haydn, l’ouverture d’Euryanthe de Weber, le finale de Fidelio, etc. Près de deux cents choristes et de cent-cinquante instrumentistes, tout ce que les six départemens associés possèdent d’artistes et d’amateurs distingués, étaient habilement