Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/525

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de la fiction. Que de pleurs lui coûtèrent les infortunes et la mort romanesques d’Edgar de Ravenswood ! Que de frémissemens de colère et d’insomnies lui causèrent les malheurs augustes et le trépas épique de Marie-Antoinette ! Elle avait le cœur gros et le sang en feu. Rien ne glissait, tout pénétrait. Il fallut, après des nuits de fièvre, que Mme Des Tournels fît un choix sévère parmi les livres que Berthe fut autorisée à ouvrir. Lucile, étonnée de ces grands ressentimens, se moquait d’elle souvent. — Mais ne pleure donc plus et ne te fâche pas, disait-elle : ils sont morts ! — Oui, mais ils ont vécu ! répondait Berthe.

Que rêvait-elle dans ces momens d’excitation ? quels trésors de tendresse, de courage, d’énergie, ne dépensait-elle pas au milieu de ce trouble et de cette angoisse inexprimables ! Elle les enfouissait en tremblant dans les replis les plus secrets de son cœur.

L’hôtel de la rue Miromesnil, qui était ouvert à beaucoup de monde dès les premiers temps qui suivirent l’arrivée de M. Des Tournels à Paris, le fut bien davantage encore après que Lucile et Berthe eurent dépassé l’adolescence. M. Des Tournels aimait à recevoir ; il avait un grand train de maison. Quelques personnes bien choisies dînaient fréquemment chez lui ; on y dansait trois ou quatre fois pendant l’hiver. Ses filles, dès qu’elles eurent seize ans, l’accompagnèrent une fois par semaine aux Italiens et à l’Opéra, quelquefois dans d’autres théâtres. Appelées par leur fortune à vivre dans le monde le plus brillant, il voulait qu’elles apprissent de bonne heure à le connaître, pour n’en être pas éblouies plus tard. Toutes les libertés compatibles avec les exigences des mœurs parisiennes, il les leur permit, afin, disait-il, de les plier tout doucement aux habitudes de la réflexion et aux enseignemens de l’expérience. Par ce côté, leur éducation eut une physionomie anglaise qui donna au caractère des deux sœurs plus de relief et de contour ; mais tandis que Lucile apportait dans cette vie facile, bien que réglée, un entrain et une gaieté qui ne laissaient pas de doute sur le plaisir qu’elle éprouvait à en savourer les douceurs, on ne savait pas si Berthe s’y plaisait ou s’y soumettait. Il lui arrivait souvent de ne pas quitter la danse pendant toute une nuit, et souvent aussi de traverser un bal avec la pâleur d’Iphigénie sur le front. Aux heures où il y avait le plus de monde à l’hôtel, et quand la conversation était le plus animée, il n’était pas rare de la surprendre au fond du jardin, assise sur un banc, les mains croisées sur les genoux et les yeux dans l’espace. La veille, personne n’avait causé avec plus d’abandon et de vivacité. Chose singulière ! cette jeune fille, dont le caractère était souvent en lutte avec celui de M. Des Tournels, pour qui elle était un sujet d’examen et une cause de trouble, était précisément celle qu’on chargeait des de-