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mandes épineuses et des négociations difficiles. Lorsqu’un subalterne avait une faute à se faire pardonner ou une permission à obtenir, quand Lucile elle-même était sous le coup d’une fantaisie qui ne lui semblait pas tout à fait raisonnable, on envoyait Berthe en ambassade auprès du maître de forges, et jamais Berthe n’hésitait. Si d’aventure M. Des Tournois grondait un peu, Berthe insistait hardiment, et il cédait, tandis que Lucile se mourait de peur derrière la porte. Cette même personne, qui bravait en face un homme devant qui tout tremblait, devenait livide pour chanter une romance au piano devant des imbéciles ; mais sur ce chapitre, le maître de forges avait une volonté bien arrêtée : il fallait chanter, dût-on pleurer avant et s’évanouir après, et la raison était qu’il fallait faire simplement les choses simples. La timidité n’était pas un motif de s’abstenir ; excessive, elle avait un faux air de pruderie et de prétention dont il était bon de se corriger.

On était quelquefois surpris de la trace profonde qu’avaient laissée dans cet esprit libre et violent des événemens d’une importance médiocre en apparence, et sur lesquels de nombreuses années s’étaient accumulées lentement. Alors que Lucile, six semaines après, avait complètement oublié les choses qui l’avaient le plus charmée ou le plus attristée, on voyait Berthe tressaillir encore à de longues distances au souvenir de certains faits que sa mémoire implacable lui rappelait tout à coup ; la cicatrice faite, le ressentiment de la blessure était le même. Berthe donnait chaque année, le 17 octobre, un exemple remarquable de cette malheureuse fidélité. On la voyait dès le matin inquiète, agitée ; rien ne la distrayait plus ; elle évitait toute conversation, et fuyait tout travail ; certaines lueurs fauves que sa mère connaissait bien passaient dans ses yeux ; elle se retirait à l’écart, au fond du jardin, sous un vieil ormeau, à l’ombre duquel elle négligeait d’ouvrir le livre qu’elle avait emporté. Cet état durait jusqu’au soir : les paroles tombaient une à une de sa bouche ; le sourire était contraint, le son de la voix sec et bref, le geste anguleux et dur. Irascible et intraitable, elle semblait couver des orages dans son silence. Un jour qu’il était question d’une soirée à passer au théâtre, elle secoua la tête. Mme Des Tournels lui demanda si elle se sentait indisposée.

— Non, répondit Berthe ; mais je le serai certainement avant une heure, si on veut me contraindre à sortir.

— Tu as donc la maladie et la santé à tes ordres ? répliqua sa mère gaiement.

Berthe prit sur la table une paire de ciseaux. — Croyez-vous donc, dit-elle, qu’il soit très difficile de me déchirer le bras avec ce bout de fer ? On dira que c’est un accident, et je resterai.