Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/528

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Un soir Mme Des Tournels, qui n’avait pas quitté sa fille cadette des yeux depuis plusieurs heures, laissa voir sur son visage une expression de joie dont le rayonnement l’illumina tout à coup. Elle fit de la main signe à Berthe de s’approcher. — Écoute bien, dit-elle, je te recommande ton père ;… il va se trouver seul… Lucile l’aime bien ;… mais l’heure présente est tout pour elle, et puis ta sœur est l’aînée, elle se mariera bientôt… Si tu fais comme elle plus tard, ne le quitte jamais… Remplace-moi. — Elle tenait les deux mains de Berthe entre les siennes. — Me comprends-tu bien ? reprit-elle, ce sera difficile dans les commencemens ; mais si tu sens quelque fatigue, pense à moi,… et petit à petit ton caractère se pliera à le rendre heureux ; me le promets-tu ?

Beithe baisa la main de Mme Des Tournels. — Va, mon enfant, à présent je suis plus tranquille, reprit la mère.

La pauvre femme était plus tranquille en effet : elle venait d’imposer le frein du sacrifice à ce caractère indomptable ; ce don de seconde vue qui illumine parfois l’esprit des mourans lui avait fait comprendre que l’accomplissement et les fatigues d’un devoir étaient les seules barrières capables de maintenir Berthe dans la règle et la soumission. Il fallait qu’elle usât ses forces dans la poursuite d’un but, et lui montrer le plus difficile, en intéressant son cœur au résultat, pour qu’elle y trouvât l’ancre de salut.

Le lendemain, Mme Des Tournels partagea ses bijoux également entre ses deux filles, et mourut sans bruit, simplement, comme elle avait vécu.

L’hôtel de la rue Miromesnil resta fermé pendant dix-huit mois. M. Des Tournels y vécut profondément retiré, loin du monde, n’admettant entre ses filles et lui qu’un très petit nombre d’amis qui respectaient sa douleur. Elle était immense. Dès ce jour, il adopta un vêtement de deuil qu’il ne quitta plus. Aucun des objets qui avaient servi à Mme Des Tournels ne fut changé de place ; tout dans l’appartement où il continua de vivre demeura dans l’état où elle l’avait laissé. Il s’imprégnait de son souvenir, il respirait dans son air. Dès lors on vit combien avait été vif et profond cet éclair de divination qui avait entraîné la mourante à soumettre sa fille à la discipline du dévouement. Le chagrin sans bornes de M. Des Tournels en fut adouci ; mais la plus grande somme de bien profita à Berthe elle-même. Dans la pratique quotidienne de cette tâche qu’elle avait acceptée, elle éprouva une sorte d’apaisement intérieur qui l’étonna d’abord. Ce n’est pas qu’elle n’eût très souvent encore des révoltes et comme des réveils terribles de cet esprit rebelle qui grondait et s’agitait au fond de son être ; mais elle en était plus maîtresse et le domptait avec des efforts moins vifs et moins douloureux. Elle avait