Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/546

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place où l’on dansait. Francis se promenait de boutique en boutique avec Lucile et Berthe ; M. Des Tournels causait à l’écart avec M. Lecerf. Cet entretien que rien n’arrêtait, ni les saltimbanques, ni la foule, donnait fort à penser à M. d’Auberive. — La conversation d’un notaire, pensait-il, est toujours suivie d’un contrat. — Cependant Lucile ayant témoigné le désir de jouer, on mit à la loterie d’un marchand dont la baraque était encombrée d’objets divers, devant lesquels un peuple de villageoises endimanchées se groupait dans l’attitude de l’admiration. On perdait et on gagnait au milieu des éclats de rire. Lucile et Berthe distribuaient autour d’elles les lots qui leur étaient échus après chaque tour de roue. Un des numéros amenés par Francis le rendit maître d’un beau ruban de soie bleue. — M. Des Tournels, cria-t-il tout à coup, me permettez-vous de faire un présent magnifique à Mlle Berthe ?

— Faites, répondit M. Des Tournels, qui causait toujours avec l’implacable M. Lecerf. Berthe accepta le ruban, sur lequel trois grandes Bourguignonnes jetaient des regards de convoitise. La visite du champ de foire achevée, on reprit lentement le chemin de la Marelle, où l’on devait dîner. Une boîte de pralines que Berthe avait eue en partage au dernier coup vint à s’ouvrir, et deux ou trois bonbons tombèrent sur l’herbe.

— Le couvercle est rompu, il faut l’attacher, dit Francis.

Mlle Des Tournels prit le ruban de soie bleue et le noua autour de la boîte. — Voyez ! c’est un lien, dit-elle à M. d’Auberive en le regardant.

Une expression de joie éclaira la figure de Francis, et Berthe détourna la tête. N’était-ce pas une allusion directe à l’entretien qu’ils avaient eu dans la cabane du garde, sur la lisière du bois ? Ne venait-elle pas par ces quatre mots d’en renouer la chaîne interrompue, et de lui faire comprendre qu’elle n’avait rien oublié ? Ce lien qui lui avait toujours manqué, ne venait-il pas enfin de le trouver ? Cette soirée passée à la Marelle fut pour M. d’Auberive comme un enchantement. Jamais il n’avait senti son cœur si jeune ni si confiant ; un mot avait tout changé. Il se laissait aller à la joie de vivre et d’être heureux. Deux fois il eut envie d’arrêter M. Des Tournels au passage et de lui dire : — J’aime Mlle Berthe, que faut-il faire pour la mériter ? — Par malheur le maître de forges n’était jamais seul, M. Lecerf ne le quittait pas plus que son ombre et lui parlait avec un feu singulier, en le retenant par un bouton de son habit. — Allons, pensa Francis, demain je lui ferai l’aveu de mon amour, et s’il me la refuse, je partirai pour l’Amérique, où je me ferai pionnier. — Berthe ne pouvait s’empêcher de regarder M. d’Auberive à la dérobée ; quelquefois leurs yeux se rencontraient ; un trouble