Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/547

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délicieux se répandait alors en elle. On la voyait pâlir, puis rougir presque aussitôt. Elle se taisait ou parlait fort vite, et ne pouvait tenir en place ; elle aurait voulu que cette soirée où elle se sentait aimée n’eût pas de fin, et désirait cependant être seule pour savourer son bonheur. Une grande fenêtre était ouverte. Elle passa sur le balcon, y trouva sa sœur et l’embrassa tout à coup. — Ah ! que la nuit est belle ! dit-elle.

— Tiens ! l’Eau-qui-dort qui s’amuse ! dit Lucile en lui rendant son baiser. M. d’Auberive prit par le plus long pour rentrer chez lui. — Faites donc de beaux projets pour qu’un mot les renverse tous ! se disait-il. — Et il aspirait à pleins poumons l’odeur des bois baignés de rosée, et il se retournait pour regarder au loin les lumières qui lui montraient la place où était le château de la Marelle. — À trente ans, est-ce drôle ! reprenait-il.

Le lendemain, il rencontra M. Lecerf, qui trottait sur sa bête d’un air affairé. — Eh ! monsieur le notaire, on aura à vous consulter ces jours-ci, lui cria-t-il ; fantaisie m’a pris de voir clair dans mes affaires.

— Rude besogne ! répondit M. Lecerf. Ne m’apportez pas vos paperasses avant la fin du mois ; je ne m’appartiens plus, et n’aurais pas le loisir d’y fourrer le nez… Il y a du nouveau.

— Ah bah !

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Tout le monde n’est pas comme vous, mon gentilhomme ; on en sait qui pensent à leur établissement. Je vais en certain lieu prendre certaines notes qui pourraient bien faire accorder les violons du côté de la Marelle, si ces notes répondent à ce que je crois.

— Il s’agit donc de mariage ? demanda Francis d’une voix creuse.

— Me verriez-vous en campagne de si bonne heure, si je n’étais sur la piste d’un bon contrat ?… que dis-je d’un ? de deux contrats, s’il vous plaît ! Nous avons deux partis pour les deux sœurs, et si vous êtes encore au pays à Noël, vous danserez à la noce… Ménagez un beau chevreuil pour ce jour-là.

Là-dessus, M. Lecerf joua de la houssine et partit. M. d’Auberive resta sur place, le regardant s’éloigner. Il avait la gorge serrée. — Ce devait être, murmura-t-il en reprenant d’un pied lourd le chemin de Grandval. Ses timides espérances étaient fauchées d’un coup. Il pensa à l’Amérique et sourit tristement. — Je ne croyais pas hier être si près du voyage ! reprit-il.

Ce que le notaire avait raconté à M. d’Auberive n’était vrai qu’à moitié. Francis ne s’était pas trompé la veille quand il avait supposé que M. Lecerf et M. Des Tournels débattaient entre eux une