Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/550

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Quelques affaires à terminer me retiennent encore ici, dit-il ; mais dans peu de jours nous partirons pour Paris.

Berthe appuya la tête sur l’épaule de son père, et se mit à pleurer silencieusement ; c’étaient les premières larmes qu’elle eût versées depuis la mort de sa mère. Son cœur, trop violemment comprimé, se dégonflait. Quand l’accès fut calmé, elle prit la main de M. Des ïournels et la porta à ses lèvres sans parler.

— Dès notre arrivée là-bas, reprit M. Des Tournels, j’irai aux informations. S’il ne s’agit que de dettes à régler,… compte sur moi, ton bonheur passera avant ma propre inclination ; mais, si je juge que M. d’Auberive n’est pas l’homme à qui ma conscience me permet de confier sans crainte l’avenir de ma fille, tu ne m’en parleras plus.

— Je vous le promets, dit Berthe.

Elle s’essuya les yeux, et ils rentrèrent à la Marelle sans échanger un autre mot. Sur le seuil, les yeux du père et de la fille se rencontrèrent, et ils s’embrassèrent. — Ah ! pauvre Eau-qui-dort, que de tempêtes dans ton silence ! murmura M. Des Tournels,

Pendant les derniers jours qu’on passa au château, Berthe fut semblable à une statue de marbre. En seul objet occupait sa pensée, et tous ses efforts ne parvenaient pas à lui faire concevoir une espérance. Elle avait causé avec M. Des Tournels une fois, c’était tout ce qu’elle avait pu faire. Maintenant elle était résolue à se taire et à attendre. La fierté de son cœur était offensée de la rapidité de ce départ inexpliqué ; mais combien vite elle aurait pardonné à M. d’Auberive s’il eût reparu devant elle ! Aussitôt qu’elle pouvait s’échapper, elle montait dans sa chambre, ou se cachait au plus épais du parc. L’hiver arrivait à grands pas, les feuilles mortes pleuvaient autour d’elle ; les branches sèches, secouées par le vent, se froissaient avec de longues plaintes ; le brouillard s’élevait des vallées et rampait dans la campagne. Elle restait à la fenêtre, ou assise au pied d’un arbre, insensible au froid, les yeux fixes, occupée à rouler entre ses doigts un ruban de soie bleu. On ne voyait plus une goutte de sang sur ses joues. Lucile allait et venait, riait, chantait, faisait aux visiteurs les honneurs du château, ne voyait rien, taquinait Berthe amicalement, et, lui tapant sur l’épaule en riant, lui criait : — Décidément tu dors trop, l’Eau-qui-dort !

On revint à Paris dans les premiers jours de janvier. Il y avait alors plus d’un mois qu’on n’avait eu de nouvelles de M. d’Auberive. Ce double mariage auquel M. Lecerf avait fait allusion la veille du départ de Francis avait le sort de ces mariages que d’irrésistibles passions ou de grands intérêts ne commandent pas ; il en était toujours vaguement question, mais il n’avançait guère. M. Des