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la vie, plus tard pour ami, un certain Jules Desprez qui était Franc-Comtois, et qui avait les plus étonnantes qualités d’ordre et d’économie, de persévérance et d’activité. Il était en tout ce que n’était pas Félix ; mais, embarrassé, timide, pesant et maladroit causeur, il était à côté de Félix comme un vil caillou auprès d’un saphir. Par cette loi des contraires qui fait des miracles, Jules aimait Félix ; il était l’âme de leur association, et lui en laissait tous les avantages extérieurs. Jules inventait, Jules dirigeait, Jules travaillait ; Félix triomphait. Le moyen de penser que l’homme qui parlait si bien et en si bons termes n’eût pas l’intelligence ? Félix en était convaincu tout le premier. L’ambition était venue avec le succès. Le théâtre d’une sous-préfecture ne lui paraissait plus suffisant pour ses rares mérites, et déjà il tournait ses visées vers Paris, lorsque ses fiançailles avec Mlle Berthe Des Tournels le déterminèrent à y fonder une maison de banque. Quand Jules Desprez en fut informé, il essaya de détourner son ami d’un projet où il ne voyait que des périls positifs et des avantages incertains. Félix le remercia de ses bons conseils en termes si polis, que Jules Desprez n’insista plus. — Tu as tort ! lui dit-il seulement le jour où ils rompirent leur association.

— Nous verrons bien, répliqua Félix d’un air superbe.

Admis officiellement chez M. Des Tournels, Félix Claverond fit la roue autour de Berthe ; elle ne le regarda seulement pas. Quand son père l’interrogea pour avoir son consentement, elle répondit d’une voix tranquille qu’elle était prête à le suivre à la mairie et à l’église. Cette impassibilité produisit un certain effet sur l’esprit du maître de forges ; il eut comme un remords d’avoir pressé Berthe avec tant d’ardeur. — Remarque bien que tu es libre, dit-il ; si M. Claverond ne te plaît pas, je n’ai pas engagé ma parole.

— Engagez-la, mon père, répondit Berthe ; lui ou un autre, peu importe !

Le jour où la parole de M. Des Tournels fut donnée, Félix baisa la main de Berthe ; elle ferma les yeux à demi, et crut un instant qu’elle allait s’évanouir. Elle voyait devant elle l’image de M. d’Auberive. M. Claverond interpréta cette émotion tout à son avantage, et se redressa d’un air doux et vainqueur. — Croyez, mademoiselle, dit-il, que le lien qui va nous unir sera pour moi une occasion éternelle et désirée de me dévouer tout à vous. — Berthe s’inclina. Un des mots de cet engagement banal avait fait passer des flammes devant ses yeux. « Ah ! pauvre ruban bleu ! pensa-t-elle, toi aussi tu étais un lien ! »

M. Félix Claverond se montra homme de goût et magnifique dans le choix et le nombre des objets dont il remplit la corbeille de ma-