Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/564

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la vie, cet air de suffisance tempéré par une politesse si douce et si sûre d’elle-même, ce grand contentement de soi, que justifiaient de longs succès, tout avait disparu. Le magnifique tournesol orgueilleusement épanoui sur sa tige était par terre, souillé de fange et de poussière. Berthe en eut pitié. Elle comprit quel langage il fallait tenir à cette nature vaniteuse et molle pour la relever et lui rendre un peu de confiance. Si elle ne s’intéressait pas extraordinairement à l’homme qu’elle voyait si faible et si dépourvu de toutes qualités viriles, il fallait sauver la famille ; c’était encore une tâche et non pas la moins difficile à remplir. Elle s’y dévoua tout entière et tout de suite. — Pourquoi vous désespérer ? dit-elle. N’avez-vous pas eu la bonne pensée d’exiger, au moment où nous nous sommes mariés, que tout le bien qui me revenait du côté de ma mère fût placé sous le régime dotal ? Cela nous assure de quoi vivre ; nous vendrons cet hôtel, qui occupe des terrains considérables, dont la spéculation vous offrira un bon prix. Vous-même en aviez eu l’idée l’an dernier. Cette vente nous donnera les moyens de satisfaire nos créanciers les plus exigeans. La chose faite, nous nous retirerons à la Marelle, où vous attendrez une bonne occasion de rentrer dans les affaires. N’êtes-vous pas toujours l’homme que j’ai vu plein de ressources et d’idées ? À combien de tempêtes n’avez-vous pas résisté, auprès desquelles celle qui nous frappe aujourd’hui n’est qu’une bourrasque ! Là où l’on n’a point de reproches à s’adresser et où le hasard a tout fait, l’homme doit relever le front bravement et tenir tête à l’orage. En somme, pensez-y ; vous n’avez perdu ni votre nom, ni votre expérience, ni votre entente des affaires : avec un pareil capital, il n’y a pas de naufrage.

À mesure que Berthe parlait, le front de M. Claverond se rassérénait. Quand elle eut fini, il passa la main dans ses cheveux ; puis, renflant sa poitrine : — Vous avez raison, dit-il ;… on verra bien que Félix Claverond est toujours Félix Claverond.

Le pauvre banquier se coucha à demi consolé ; mais l’épreuve était faite. Berthe ne voulut plus demeurer étrangère aux affaires de la maison. Cette influence qu’elle avait acquise, elle l’employa tout entière à sauver quelques parcelles de la fortune engloutie, et surtout à maintenir son mari au niveau de la situation difficile où il allait se trouver. Ce financier, qui ne comptait pas la veille, craignait à présent de manquer de pain. Il y avait des heures où la pensée de l’avenir l’épouvantait ; quand un créancier s’était montré récalcitrant et s’obstinait à ne pas accepter les offres que Félix lui faisait, il prenait le soir ses enfans sur les genoux et les embrassait avec une sorte d’anéantissement. — Ah ! pauvres petits ! pauvres petits ! — murmurait-il. Ce cri faisait mal à Berthe. Point d’énergie,