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le beau musical proprement dit ne se fait point acheter au prix du plus incolore, du plus inepte remplissage. Là tout se tient , et le principe fondamental de drame chanté une fois admis, vous êtes sûr que rien ne viendra heurter votre impression. « On objecte, écrivait La Harpe, à propos de l’Alceste de Gluck, dans la grande querelle musicale de 1777, qu’il n’est pas naturel de chanter un air de cette nature dans une situation passionnée, que c’est un moyen d’arrêter la scène et de nuire à l’effet : je trouve ces objections absolument illusoires. D’abord, dès qu’on admet le chant, il faut l’admettre le plus beau possible, et il n’est pas plus naturel de chanter mal que de chanter bien; tous les arts sont fondés sur des conventions, sur des données. Je n’ignore pas qu’Alceste ne faisait pas ses adieux à Admète en chantant un air; mais comme Alceste est sur le théâtre pour chanter, si je retrouve sa douleur et son amour dans un air bien mélodieux, je jouirai de son chant en m’intéressant à son infortune [1]. Et c’est justement ce qui arrive avec tous les personnages de M. Meyerbeer : vous jouissez de leur chant en vous intéressant à leur infortune. Il y aurait, on l’avouera, quelque naïveté à vouloir démontrer aujourd’hui qu’au seul point de vue exclusivement musical, la partition des Huguenots est un chef-d’œuvre. Ce que nous tenons à constater, c’est qu’un élément nouveau, un principe de vie et d’originalité, circule à travers ce noble ensemble, et qu’indépendamment de la beauté musicale des airs et des duos qu’ils chantent, Valentine, Raoul, Saint-Bris, le comte de Nevers et Marcel sont des figures humaines, historiques. Or cet élément nouveau, ce principe de vie, où M. Meyerbeer les aurait-il puisés, sinon dans l’esprit de l’époque, dans ce sens intellectuel si prompt à percevoir, si habile à s’assimiler les choses en apparence les plus étrangères à la compétence musicale, et qui trahit chez cet illustre maître le contemporain de Ranke et de Michelet. L’idée d’abord, puis la musique : ainsi procède, ainsi n’a jamais cessé de procéder M. Meyerbeer. Dans une étude sur son œuvre musicale, c’est également ainsi qu’il conviendrait peut-être de procéder, et le penseur pourrait nous aider à comprendre le musicien. Au point de vue purement musical, Robert, les Huguenots, le Prophète, n’appellent plus la discussion; au point de vue des intentions, des pensées extra-musicales qu’elles manifestent, des préoccupations générales auxquelles ces œuvres répondent, on nous accordera du moins qu’il peut y avoir encore profit à les étudier. D’ailleurs nous sommes de ceux qui pensent qu’on ne perd jamais son temps dans le commerce des mortels privilégiés qui sont nés en ayant quelque chose à dire.

  1. La Harpe, Journal de politique et de littérature, 5 octobre 1777.