Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/67

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et des centaines de petites boutiques en plein vent [stalls) s’alignent des deux côtés de la rue, et chacune de ces boutiques a au moins une lumière. Les chandelles qui brûlent dans une lanterne de papier, les globes ronds et éblouissans des marchands de thé, les becs de gaz qui jettent des torrens de flamme libre et vacillante sur les étalages des bouchers et qui colorent à distance l’atmosphère d’une teinte rougeâtre comme celle d’une aurore boréale, la confusion des cris, les mouvemens heurtés de la foule, l’encombrement des voitures à bras qui cherchent à s’ouvrir un passage à travers la mêlée, tout donne un caractère étrange à cette scène de nuit devant laquelle on voudrait voir ressusciter le vieux peintre Hogarth, un crayon et un cahier d’esquisses à la main.

Il nous sera maintenant plus facile de nous faire une idée générale de la classe des costermongers de Londres, que l’on évalue à quarante mille personnes, hommes, femmes et enfans. Les uns sont stationnaires, les autres nomades. Ceux qui se fixent sur certaines localités sont désignés parle nom de stall-mongers ; ceux qui errent, par le nom de itinérant dealers. Il y a dans cette dernière famille des enfans légitimes et des enfans illégitimes. Les légitimes, — il ne s’agit pas, bien entendu, ici de la naissance, — sont les regular costers qui vendent toute sorte de poissons, de légumes et de fruits indigènes ; les illégitimes sont ceux qui promènent dans Londres des oranges, des marrons, des amandes d’Espagne, des noix de coco [1] ; ce sont aussi les marchandes de cresson de fontaine, de sprats (sorte de sardines fraîches) et de perivinkles (coquillages de mer). Rien n’égale le sublime dédain que professent les regular costers pour ces branches abâtardies du commerce des rues. Plutôt que de descendre à de telles indignités, ils aimeraient mieux mourir de faim. La saison des oranges est appelée par eux avec ironie « la moisson des Irlandais. » Là se cache en effet la racine du préjugé curieux qui règne dans une certaine classe contre les fruits exotiques et parfumés : la vente des oranges sur la voie publique est presque tout entière dans la main des Irlandais, celle des noix de coco en partie dans la main des Juifs.

Le monde des rues se compose de trois élémens qui d’ailleurs ne tardent point à se confondre : il y a ceux qui y sont nés, ceux qui y ont été portés par inclination, ceux enfin qui y ont été entraînés par les circonstances. Les vrais costermongers se mêlent peu aux autres classes de la population ; il en résulte qu’ils tiennent fortement à leurs usages et à leur manière de vivre. Cette nombreuse famille tend encore à s’accroître avec la dureté des temps.

  1. Le marché des fruits exotiques se tient dans Duke’s-Place.