Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/68

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Les chômages trop fréquens dans certaines branches de l’industrie et les années de disette exercent une très grande influence sur le développement de la vente dans les rues. Lors de la famine qui désola l’Irlande il y a une douzaine d’années, la population flottante des marchands irlandais sur la voie publique se trouva presque doublée.

Une autre cause, — celle-ci naturelle et beaucoup moins affligeante, — qui concourt à grossir d’année en année le groupe des street-dealers) c’est le grand nombre d’enfans qui embrassent de très bonne heure l’état de leur père. Les vendeurs des rues forment une famille sociale très ancienne chez laquelle on distingue des transmissions héréditaires [1]. Le commerce errant a précédé le commerce fixe. Ce ne sont pas les marchands nomades qui sont nouveaux, ce sont les boutiquiers. Les auteurs comiques ont emprunté aux costermongers du vieux temps un ou deux types qu’ils ont introduits sur la scène anglaise. Au point de vue économique, cette classe mérite de fixer notre attention. Pauvres eux-mêmes, les costers sont les pourvoyeurs du pauvre. Ces utiles intermédiaires ajoutent une valeur aux objets produits en les distribuant et en épargnant le temps des petits consommateurs. Depuis quelques années pourtant, les street-dealers de Londres se considèrent comme une caste persécutée. Leurs tribus errantes sont chassées par la police de la cité à peu près de la même manière que les peaux-rouges se virent traqués en Amérique par les émigrans. La croisade contre les marchands de pommes, la guerre aux corbeilles et aux petites voitures, tel est l’événement qui, bien plus que la guerre de Crimée et la guerre d’Italie, agite les esprits d’une population nombreuse. C’est néanmoins cette famille proscrite, malheureuse, trop souvent dégradée, qui soutient la prospérité des grands marchés de Londres. On évalue à plus de 200,000 livres sterling par an la valeur du poisson et des fruits qui se vendent dans les rues de Londres par l’entremise de ces mains obscures. La situation précaire et menacée des costermongers, l’importance de leurs transactions commerciales, l’opiniâtreté virile avec laquelle ils soutiennent ce combat de la vie qui finit tous les soirs pour recommencer tous les matins, les services réels qu’ils rendent à la classe ouvrière, tout concourt à faire du caractère et des mœurs de ces marchands des rues un intéressant sujet d’étude.

  1. Une vieille femme qui occupait un stull dans White-Cross-Street avait quatorze enfans, qui tous, et dès l’âge le plus tendre, pratiquaient la vente dans les rues. Quelques-uns d’entre eux moururent ; mais les autres eurent de nombreuses familles, qui toutes exercèrent le même commerce. Cela forma bientôt trois générations, qui cherchaient leur vie sur le pavé de Londres.