Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/676

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obligée aux dieux infernaux, le tout pour en arriver à un effet de terreur assez voisin de celui que produisaient au théâtre Ventadour ces diables à perruques rouges gambadant autour de don Juan avec leurs torches de lycopodium. Or, que cette vérité nous plaise ou nous désoblige, il faut pourtant bien convenir désormais que la mélodie purement italienne, avec ses allures violentes, prolixes et déclamatoires, n’est guère autre chose que la fameuse tirade classique transportée dans le drame musical. M. Meyerbeer n’aime point les tirades, de là ce reproche qu’on adresse à sa mélodie d’être écourtée, fugitive, haletante, et de ne se montrer en quelque sorte que pour disparaître: critique qui pourrait avoir son à-propos, si elle s’appliquait à des inspirations simplement concertantes, mais dont le témoignage devient au moins fort récusable lorsqu’il s’agit d’œuvres essentiellement dramatiques. Personne au théâtre n’est plus vrai que M. Meyerbeer, ses adversaires eux-mêmes lui accordent le rare mérite de n’avoir jamais manqué une situation; mais s’il atteint parfois à cet accent de vérité suprême, c’est à la condition de s’attacher à tous les mouvemens, à toutes les péripéties. Étonnez-vous ensuite des continuelles évolutions de sa mélodie! Que de phrases incidemment évoquées qu’on voudrait retenir, et qui passent entraînées ainsi par le torrent de l’action qui se précipite! La musique de Mozart est belle parce qu’elle est belle; la musique de Beethoven est belle également parce qu’elle est belle, mais en outre parce qu’elle signifie quelque chose de beau. M. Meyerbeer évidemment relève de la même pensée, et ce sera son éternel honneur d’avoir systématisé au théâtre les grands principes de l’auteur des symphonies et des ouvertures d’Egmont et de Coriolan.

Résumons-nous : sur deux points essentiels, la vérité dramatique et la recherche d’un idéal incessamment élevé, M. Meyerbeer n’a jamais bronché. Esprit sévère et convaincu, personne plus que lui n’a horreur des concessions, et cependant M. Meyerbeer aime le succès comme les olympiens aimaient l’ambroisie. Or c’est ici que nous touchons à l’un des traits les plus remarquables de cette énergique physionomie. Ne rien concéder dans l’idée, poursuivre le but final dans la plénitude de son indépendance d’artiste, et réussir : problème difficile que l’auteur des Huguenots ne manque jamais de résoudre à son plus grand avantage! Rousseau jadis s’improvisait copiste de musique, on le sait, par respect pour son génie littéraire, dont il n’eût jamais voulu faire un gagne-pain. M. Meyerbeer en use un peu de la sorte à l’endroit du succès, se l’assurant d’avance, mais, comme le philosophe de Genève, qui se procurait les nécessités de la vie pour mieux sauvegarder la fière liberté de sa pensée, s’il fait la part du feu, c’est toujours en dehors de