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Les costermongers de la ville de Londres appartiennent à deux races distinctes, les Anglais et les Irlandais [1]. Les costermongers anglais logent au fond des cours et des allées, dans le voisinage des divers marchés de Londres. Ces localités, dans lesquelles s’est établie une colonie de vendeurs des rues, sont désignées par eux-mêmes sous le nom de coster-district. Leur domicile consiste le plus souvent en une chambre dans laquelle ils préparent à l’eau bouillante les coquillages, fument les sprats, traitent les oranges à la vapeur [2], font la toilette des pommes, et dorment tous ensemble, homme, femme, enfans. Un tel foyer présente, on le conçoit, peu d’attraits ; aussi le chez-soi pour eux, c’est la rue, le beer-shop et le marché. On calcule qu’un tiers seulement des costermongers trafique sur un capital qui lui appartienne : les uns empruntent l’argent destiné à acheter la marchandise du jour, d’autres empruntent cette marchandise elle-même ; il y en a qui empruntent leur corbeille, leur éventaire, leur voiture à bras ou à âne, et il y en a même qui empruntent les poids et les mesures. L’intérêt de l’argent prêté s’élève en moyenne jusqu’à 20 pour 100 par semaine [3]. Ce qu’il y a de plus triste, c’est que cet impôt inique ne tombe pas seulement sur les vendeurs des rues, mais encore sur les classes pauvres, auxquelles les costers fournissent des provisions de bouche. L’alimentation publique se trouve ainsi en grande partie tributaire des usuriers. Prise en masse, la catégorie des marchands nomades constitue une classe ignorante : il y en a environ un sur dix qui sait lire. À peine l’enfant est-il capable de marcher, qu’il suit la charrette de son père ou de sa mère. Ces enfans vieillissent vite : à sept ans, ce sont des hommes d’affaires. On s’étonne de trouver chez eux, à côté des plus profondes ténèbres, une grande finesse d’esprit, du jugement, et une merveilleuse pratique du commerce dans une certaine ligne. Les costermongers anglais ne professent guère le culte de l’église établie ni d’aucune autre secte. Il ne faudrait point en conclure qu’ils fussent étrangers à tout sentiment religieux : ce qui les touche le plus dans l’Évangile, — qu’ils connaissent d’ailleurs assez mal, — c’est l’histoire de Jésus-Christ nourrissant beaucoup de pauvre peuple et donnant à chacun du pain avec un morceau de poisson. « Cela prouve, ajoutent-ils naïvement, que c’était un bien brave gentleman. » Les filles bénissent Dieu pour un beau jour et pour les

  1. Il n’y a point parmi eux d’Écossais ni d’originaires du pays de Galles. Ces fiers montagnards ont sans doute de la répugnance pour le petit commerce ambulant.
  2. Cette pratique augmente le volume des fruits exotiques, mais les dépouille de leur arôme.
  3. Quelques-uns des costermongers empruntent même sur le pied de 10 pour 100 par jour.