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— Et qui est Beppo ?

— Un jeune officier d’une famille noble de Pise, avec qui je suis engagée. Par malheur, il est trop pauvre pour se marier à présent, et il faut que nous attendions qu’il soit monté en grade pour avoir un peu plus d’aisance.

— Vous perdrez votre douaire, j’imagine, si vous vous remariez?

— Sans doute, et même si l’on savait que je suis engagée. C’est très drôle de voir comme Beppo se sauve quand il signor Carlo arrive à l’improviste.

— Vous devez ardemment désirer de voir la fin de ce supplice?

— Je ne vivrais plus sans cette espérance, ou du moins je ne vivrais pas comme maintenant. Si ce n’était par amour pour Beppo, je ferais certainement un coup de tête.

Il faut dire, à l’honneur des maris italiens, qu’ils ne ressemblent pas tous au tyran posthume de cette infortunée, et qu’ils laissent expirer leur domination avec leur vie ; mais ils ont généralement du bon sens de leurs femmes une si petite idée, qu’en mourant ils chargent un tiers, et trop souvent un prêtre, de surveiller et de gérer les affaires de leur veuve. De quoi peut s’occuper une femme qu’on tient ainsi en chartre privée, si ce n’est de futilités et de toilette? La signora Teresa n’était point à cet égard plus sage que ses belles compatriotes. « Je suis une extravagante, disait-elle; j’ai un nombre impossible de robes, de bonnets et de chapeaux, et presque tout l’argent qu’il signor Carlo me laisse dans ma poche, je l’emploie à acheter des parures nouvelles ou à prendre des billets à la loterie. »

En parlant des femmes mariées, Mme Crawford use de plus de réserve et regrette moins la liberté. La raison s’en conçoit aisément. En Angleterre, la liberté règne pour les femmes avant et après le mariage; mais tant qu’elles sont, comme dit le code, en puissance de mari, toute revendication de liberté semblerait un symptôme de révolte. Il y a cependant une limite à toutes choses, et c’est cette limite, sagement observée en Angleterre, qu’on franchit en Italie. Mme Crawford connaissait une jeune femme dont le mari était dans le commerce. Certaines affaires appelaient ce négociant à Gênes, d’autres plus importantes le retenaient à Florence, et il ne pouvait remettre ni celles-ci ni celles-là. Comment faire? Il finit par décider que sa femme se rendrait à Gênes en son lieu et place, et que, pour n’avoir pas l’air d’une aventurière, elle emmènerait son petit garçon ; mais cet enfant ne suffit point pour rendre sa mère respectable. Durant tout le voyage, sur le chemin de fer de Florence à Livourne, sur le bateau à vapeur de Livourne à Gênes, tout le monde la regardait avec dédain, presque avec mépris ; elle eut à repousser des offres de service qui étaient autant d’insultes. Au seul souvenir des humiliations qu’elle avait souffertes, la pauvre femme versait d’abondantes larmes. Telles sont à ce sujet les exigences de l’opinion en Italie, qu’une vieille servante dont l’hyménée se perdait dans la nuit des temps regardait comme une chose très inconvenante d’être vue seule dans une ville où elle n’était point connue, et disait à Mme Crawford qu’elle ne pourrait jamais s’y résigner.

Ces mœurs n’auraient rien d’extraordinaire, si les classes moyennes en Italie, surtout les classes inférieures, avaient pour la femme ce culte et ce respect dont la chevalerie donna le premier modèle; mais ce qui les rend inexplicables, c’est que dans le peuple la femme n’est guère que la servante