Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/781

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de ceux qui restèrent à Omer-Pacha, ni des quatre mille qui échurent à l’Angleterre sous les ordres d’un brave officier de l’armée des Indes, le colonel Beatson [1]. Quant aux quatre mille entrés à la solde de la France, et qui prirent le nom de spahis d’Orient, je puis en parler d’expérience.

Sur un espace immense étaient dispersées les tentes des quatre mille bachi-bozouks; je traversai leur camp sans trop d’attention, préoccupé que j’étais de me rendre auprès du chef dont j’attendais les ordres. Quoiqu’ayant servi longtemps en Afrique, je n’avais jamais eu l’honneur d’être placé sous le commandement du général Yusuf. On comprendra donc avec quel sentiment de curiosité un peu inquiète je me présentai à lui. Je trouvai heureusement dans le général l’homme aimable, l’excellent officier dont j’avais entendu vanter l’intelligence. Yusuf m’accueillit avec une grâce toute française. « Ah.! me dit-il en me tendant la main quand je lui appris l’objet de ma visite, je suis charmé de vous voir; mais je n’ai pas de commandement à vous donner. » Et aussitôt, voyant sur mes traits une expression de désappointement bien naturelle : « Restez près de moi, reprit-il; je vous offre ma table, peut-être trouverai-je l’occasion de vous employer. » A de si bienveillantes propositions, je n’avais à répondre qu’en remerciant le général avec effusion, et je le quittai pour visiter le camp.

Cette fois, étant moins distrait, j’observai à l’aise le curieux spectacle qu’offrait le camp des bachi-bozouks. Il y avait là un pêle-mêle de costumes et d’armures dont l’effet, sous le radieux soleil d’Orient, était indescriptible. Rien dans ces étranges guerriers ne rappelait les temps modernes. Je me croyais transporté au milieu des armées de Darius. Telle était cependant la milice qu’il s’agissait d’organiser pour seconder la tactique d’une armée française. Cinq groupes étaient à distinguer dans cette cavalerie, venue de tous les points du monde musulman : les Albanais, les Arnautes, les Kurdes, les Arabes de Syrie, les Turkomans des bords du Tigre. Qu’on me permette de reproduire, d’après mes notes, l’opinion que m’a laissée chacun de ces élémens diver. « Albanais, très bons soldats, nous suivraient partout; Arnautes, difficiles à conduire, bons soldats : toucher à un, c’est toucher à tous; Arabes de Syrie, très bons soldats, pouvant se plier facilement à notre discipline; Kurdes, bons soldats, mais ne voulant accepter aucune subordination, vous répondant toujours yok (non en langue turque) quand on leur com-

  1. Rappelons seulement que les bachi-bozouks enrôlés par l’Angleterre furent pour l’armée de la reine un grave embarras. Une révolte ayant éclaté parmi ces troupes, le colonel anglais périt en cherchant à la réprimer, et des vaisseaux anglais embossés sur la plage furent obligés de les mitrailler pour en venir à bout.