Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/793

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constamment aux côtés du général. Se tournant vers moi : — Montez à cheval, me dit-il, prenez un ou deux cavaliers; je compte sur vous pour m’apporter enfin un mot sur ce qui se passe. — Je partis aussitôt, je galopai dans toutes les directions, et je vis de loin quelque chose qui marchait en bon ordre. Je piquai dessus; c’étaient les lanciers turcs, avec le capitaine Magnan, à la recherche d’êtres invisibles. Ils n’avaient rien vu, rien entendu, et rentraient au camp. Je rentrai avec eux. Mon cheval était fourbu... Le général nous interrogea, mais nous n’avions rien à lui dire. Il mâchait son cigare. — C’est la première fois, disait-il, qu’il voyait faire la guerre comme cela! Où étaient ses spahis, les éclaireurs par excellence? — Tout à coup arrive au galop, le visage bouleversé, l’ordonnance du capitaine Du Preuil, commandant la deuxième brigade. Il versait des larmes. — Mon capitaine, dit-il d’une voix étouffée, est acculé dans un village par les cosaques; si on n’arrive pas promptement à son secours, c’en est fait de lui et de son petit monde. — Ces derniers mots nous frappèrent, car nous avions vu partir le capitaine avec deux régimens. On fit monter à cheval au plus vite deux nouveaux régimens qui partirent dans la direction indiquée par l’ordonnance. Ils marchèrent longtemps, conduits par ce pauvre homme, qui les égara au milieu des steppes, et revinrent au bout d’une heure ou deux, furieux contre leur guide, qui semblait victime d’une hallucination, et que le général paraissait avoir bonne envie de faire fusiller. Tout s’expliqua enfin. Quelques instans après, on aperçut, du point où nous étions placés, un petit nuage de poussière qui s’élevait à l’horizon. Le dénoûment était tragique. Le capitaine Du Preuil, en lançant ses deux régimens en éclaireurs, en avait perdu un, qui s’était enfoncé dans des régions inconnues sur sa gauche, et qu’il n’avait point revu. Avec le régiment qui lui restait, le capitaine avait atteint un petit village appelé Karnasani, et dans lequel se prélassaient quelques cosaques. Courir sus avec ses cavaliers avait été l’affaire d’un instant; par malheur, de tout son régiment il était arrivé lui neuvième, le reste n’avait pas voulu dépasser le village malgré la distribution de coups de plat de sabre que leur appliquait de toutes ses forces un officier fort vigoureux, le capitaine de Polignac. Ce qui advint de la petite troupe qui s’était héroïquement jetée en avant se devine : ces neuf braves, tous du cadre français, et un bachi-bozouk, plus quelques lanciers de la garde turque, furent tués pour la plupart; le capitaine Du Preuil resta sur la place, percé de neuf coups de lance. Le seul bachi-bozouk qui se fût bravement engagé avec les Français enleva le capitaine sous le feu des coups de carabine des cosaques, et disparut en l’emportant sur son cheval.

Ce nuage de poussière que nous avions aperçu dans le lointain,