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physionomie réelle à un portrait de fantaisie. On peut être bachelier ès lettres, licencié en droit, docteur en médecine, et avoir le sentiment de la poésie puisée aux sources pures. Ce sentiment, M. Mistral le possède, parce qu’il a une imagination vive dans une âme simple et franche. Retiré aujourd’hui dans son village de Maillane, vivant avec ses fermiers, entouré de scènes rustiques dont nul détail n’est perdu pour son cœur et ses yeux, s’il a sous la main une riche matière de poésie naïve et grandiose, il ne renie pas, croyez-le bien, les enseignemens qui lui ont fourni le moyen de mettre cette matière en œuvre. Cet ignorant est un artiste, et un artiste d’une rare finesse, initié à tous les secrets de la forme, initié même, faut-il le dire? aux habiletés permises de la stratégie littéraire.

Dès la publication des Prouvençalo, M. Mistral était le censeur, le conseiller sympathique et sévère de la nouvelle école romane. Sur maintes questions de philologie, sa science et son goût faisaient autorité. Cette place immédiatement obtenue, il la devait, comme M. Aubanel, à un petit nombre de pièces qui avaient annoncé en lui un chanteur original et un linguiste des plus habiles. Je citerai entre autres la Belle d’Août, poétique légende pleine de larmes et de terreurs; la Folle Avoine, énergique satire de l’oisiveté insolente; l’ode Au Mistral, au roi des vents, à la cognée de Dieu frappant les grands chênes, à l’ange de désolation qui un jour sera envoyé pour détruire les cités et les peuples. Dans la pièce intitulée Amertume, le poète saisit violemment le voluptueux, et, le traînant au cimetière, il lui montre en d’horribles images ce que deviendra ce corps dont il est amoureux. Une autre fois, dans la Course de Taureaux, il peindra ces jeux hardis qui plaisent tant au peuple des campagnes, d’Arles à Tarascon, et de Tarascon à Nîmes. Aujourd’hui encore dans tous les petits villages de la vallée du Rhône, à Graveson, à Maillane, à Eyragues, à Fontvieille, chaque dimanche d’été, des courses de taureaux sont annoncées d’avance, et de tous les points de la vallée les gens des mas y courent en foule. Les arènes d’Arles et de Nîmes sont souvent consacrées à ces luttes ; à Beaucaire, on a construit un cirque tout exprès, et s’il n’y a ni cirque ni arènes, en quelques heures une enceinte est construite : des charrettes pressées, comme enchevêtrées les unes dans les autres autour d’une ligne circulaire, remplacent l’amphithéâtre antique, les noirs taureaux de la Camargue sont lâchés au milieu, et il faut voir alors les enfans du midi se disputer la gloire d’arracher la cocarde au front de l’animal effarouché. Avec quelle intrépidité ils le harcellent! Ce ne sont pas, comme en Espagne, des lutteurs de profession qui bravent la mort, à la façon des gladiateurs, en présence d’un public enivré; tout un peuple est dans l’arène, ouvriers et pay-