Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/83

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et le hasard ont rejeté, tout ce que les eaux immondes de la ville ont englouti.

La famille des trouveurs (finders) est beaucoup moins nombreuse que celle des marchands nomades. Il lui manque à Londres un type qu’on rencontre à Paris et dans d’autres grandes villes du continent, le chiffonnier. Il y a bien des hommes, des enfans et des vieilles femmes qui ramassent dans les rues les objets de mince valeur ; mais diverses causes s’opposent au développement de ce petit métier : la poussière et les balayures des maisons de Londres sont recueillies tous les matins par le dustman, qui les emporte dans un tombereau [1] ; un homme chargé d’un sac, et qui achète les os ou les chiffons, parcourt incessamment les rues en faisant entendre son cri bien connu : Rags and bones. Enfin il existe, surtout dans les quartiers obscurs de la ville, des boutiques où l’on reçoit à vil prix le rebut des garde-robes et des cuisines. Les vitres de ces échoppes se montrent le plus souvent couvertes d’images grotesques et d’inscriptions en prose ou en vers où l’on fait appel à l’économie domestique des ménagères et des servantes ; quelques-unes même sont des boutiques de bel-esprit. « Ici, dit un écriteau, on achète des os, des chiffons, et l’on vend de la poésie. » Où Apollon est-il venu se nicher ? Ces industries nuisent aux street-finders, qui s’en plaignent amèrement. Il y a pourtant un petit métier qui s’est maintenu en dépit de tous les obstacles : c’est le chercheur de bouts de cigare. Ce dernier (cigar-ends-finder) est le plus souvent un garçon irlandais ; il se rend vers le soir dans les quartiers aristocratiques, dans le voisinage des théâtres et des casinos, dans les promenades publiques. Je n’assure point que, dans aucun cas, il vive de ce qu’il glane ainsi sur la route ; mais c’est un passe-temps utile et assez fructueux. On a même eu la patience d’évaluer ce qui se perdait de bouts de cigare en un jour sur le pavé de Londres, et le résultat de ce calcul est qu’une telle recherche n’est point une trop mauvaise occupation.

Sans s’arrêter à des petits métiers qui existent ailleurs, il faut choisir dans la famille des chercheurs deux types bien anglais, et qui ne sont point représentés sur le continent ; c’est le mud-lark et le sewer-hanter.

J’avais pris un jour le bateau à vapeur pour me rendre de Chelsea à Gravesend. C’était une belle matinée d’avril, et la marée baissait de moment en moment. Des groupes d’enfans répandus sur le rivage attendaient que le fleuve, rétréci dans son lit de sable, eût

  1. Ces masses de cendre, recueillies par le dustman et transportées hors de la ville sous des hangars ou dans des cours, donnent lieu à une autre industrie, qui consiste à passer au crible toute cette poussière, et à recueillir les morceaux de cock ou de charbon de terre (cinders) que la flamme a plus ou moins épargnés.