Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/839

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vée aux bords du Rhône, cette barque submergée au milieu de terreurs mystérieuses, tout cela est du plus grand effet. Employé de cette façon, le merveilleux n’a rien d’artificiel ; il se confond avec la réalité elle-même et semble la traduction extérieure de ce qui se passe au fond de la conscience. J’ai vu dans les Alpines de hardis laboureurs, anciens soldats et prêts à tout braver au soleil, qui tremblaient comme des enfans devant les superstitions de la nuit. À ces croyances qui troublent les plus forts, ajoutez chez le bouvier Ourrias les remords d’une âme criminelle, et ce récit fantastique n’a plus besoin de commentaire. Oui, Ourrias a vu les âmes des noyés sur la rive ; pendant que les pêcheurs vidaient l’eau de la barque et faisaient force de rames, il les a vus causer avec les fantômes, et quand la barque a sombré, ce n’est pas seulement l’orage qui a causé la mort de l’assassin, c’est le poids de son crime qui l’a précipité dans le gouffre.

Il faut encore citer les vigoureuses pages où le peintre d’Alari, de Véran et d’Ourrias met en scène deux vieillards, le père de Mireille et le père de Vincent. Voyez quelle simplicité et quelle grandeur ! Vincent est guéri de sa blessure, mais il va mourir d’amour s’il n’obtient pas la main de Mireille. Le pauvre vieux vannier de Valabrègue, maître Ambroise, se décide, non sans peine, à présenter sa demande au riche fermier Ramon. « Maître, dit le vieillard, conseillez-moi. Mon fils, qui jamais avant ce jour ne m’avait causé de chagrin, aime jusqu’à en mourir la fille d’un riche tenancier. Vainement ai-je essayé de détourner son esprit de ces pensées folles, il ne veut rien entendre. Dites-moi donc si avec mes haillons je dois aller demander la fille ou laisser mourir mon fils. » Maître Ramon ne voit là que la rébellion de l’enfant ; patriarche austère, ou plutôt semblable au pater familias antique, il s’indigne de voir l’autorité paternelle méconnue. « Un père est un père, ses volontés doivent être faites. Ah ! si de mon temps un fils eût résisté à son père ! Dieu nous en garde ! il l’eût tué peut-être. — Tuez-moi donc, s’écrie Mireille, enfiévrée et blême. C’est moi que Vincent aime, et, devant Dieu et Notre-Dame, nul n’aura mon âme que lui ! » À ces mots, il se fait un silence de mort. Puis les reproches et les malédictions éclatent : fille insensée ! coureuse ! bohémienne ! Pourquoi a-t-elle repoussé le riche berger Alari, le riche Véran et ses cent cavales blanches, le riche Ourrias et ses troupeaux de bœufs ? Pour épouser un vagabond ! Sa mère veut la chasser, son père jure de la soumettre au joug et profère des menaces horribles ; puis, tout à coup se tournant vers le vieux vannier :


« — Qui m’assure, malédiction ! reprend le vieillard bègue de colère ; Am-