Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/844

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épaules d’un moissonneur bronzé par le soleil. Née sous un climat pluvieux, gourmée, empesée à l’étiquette des cours, façonnée avant tout à l’usage des classes élevées, cette langue est naturellement, et le sera toujours, antipathique aux libres allures, au caractère bouillant, aux mœurs agrestes, à la parole vive et imagée des Provençaux. Comme elle est plus factice, plus conventionnelle que toute autre, plus que toute autre aussi elle convient aux sciences, à la philosophie, à la politique, et aux besoins nouveaux d’une civilisation raffinée... Il est une foule de choses, et ce sont les plus humaines, les plus usuelles de la vie, que la poésie française ne peut rendre qu’avec des périphrases et des circonlocutions infinies... Un grand nombre d’expressions, de tournures et d’idées, poétiques et harmonieuses en provençal, traduites en français, tombent à plat. » Je m’apprêtais à réfuter cette invective, quand je me suis rappelé les beaux vers qu’on va lire. Un poète de notre pays jette l’injure à notre langue, laissons répondre un poète. Sous la forme didactique, où se reconnaît l’écrivain du XVIIIe siècle, vous trouverez des élans de style et de pensée qui révèlent le précurseur de notre poésie moderne.

O langue des Français! Est-il vrai que ton sort
Est de ramper toujours, et que toi seule as tort
Ou si d’un faible esprit l’indocile paresse
Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse?
Il n’est sot traducteur de sa richesse enflé,
Sot auteur d’un poème ou d’un discours sifflé,
Ou d’un recueil ombré de chansons à la glace,
Qui ne vous avertisse, en sa fière préface,
Que, si son style épais vous fatigue d’abord,
Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort.
Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie.
Il n’en est point coupable : — il n’est pas sans génie,
Il a tous les talens qui font les grands succès ;
Mais enfin, malgré lui, ce langage français,
Si faible en ses couleurs, si froid et si timide.
L’a contraint d’être lourd, gauche, plat, insipide!


A-t-il jamais résisté, ce langage viril et souple, à des artistes dignes de ce nom? Bien loin de là, tous les grands maîtres l’ont marqué de leur empreinte.


Ne sait-il pas, se reposant sur eux.
Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux,
Creusant dans les détours de ces âmes profondes.
S’y teindre, s’y tremper de leurs couleurs fécondes?
Un rimeur voit partout un nuage, et jamais
D’un coup d’œil ferme et grand n’a saisi les objets.
La langue se refuse à ses demi-pensées.
De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées.