Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/871

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bien bien la doctrine de l’église primitive était éloignée du système proclamé par les conciles. Dans l’église primitive, il montre l’existence évidente de deux courans d’idées qui dominent alternativement suivant les lieux et les temps, qui par leur rencontre produisent les fluctuations de la théologie, et qui, faute de se distinguer suffisamment, ne parviennent pas à se concilier, à avoir conscience du lien qui les unit. Les intelligences abstraites s’efforcent de contempler la raison divine comme elle existe au sein même de la Divinité; les natures plus agissantes restent plus volontiers dans le monde visible : ce qui les préoccupe, c’est le Verbe du Créateur comme il s’est manifesté par la création, par l’histoire, et plus spécialement par Jésus de Nazareth. La Grèce et l’Asie inclinent d’un côté, l’église latine de l’autre. Malheureusement ni les Grecs, ni les Latins, ni ceux qui subordonnent le Fils au Père, ni ceux qui absorbent presque le Père dans le Christ historique, ne savent au juste ce qu’ils font, et les uns comme les autres tombent dans des formules exclusives, qui laissent de côté une moitié de la vérité vivante. Pour les hommes de la pratique, dont la tendance doit triompher avec les conciles, le Verbe fait chair en Jésus masque trop la source et l’idéal éternel de l’esprit; pour les hommes de la métaphysique, la raison infinie fait trop oublier le céleste modèle de l’existence humaine suivant Dieu, — et ces erreurs de théorie ne sont que le symptôme d’un mal plus radical qui prépare la catastrophe de l’avenir. En même temps que le spiritualisme menace de se perdre dans de vaines rêveries allégoriques en ne respectant pas assez les faits et la lettre des Écritures, il se laisse entraîner par son dédain pour la réalité vers l’abîme d’un ascétisme inerte et destructeur. D’autre part, le sentiment pratique, en divorçant avec l’activité de la pensée, n’ouvre pas une voie moins dangereuse : il travaille sourdement à jeter la religion dans le ritualisme et dans l’asservissement hiérarchique, où la vie et la liberté de l’esprit seront un jour étouffées.

Mettre un terme à cette scission de la pensée et de l’action, rétablir l’accord de l’élément pratique et de l’élément spirituel, afin que le christianisme soit de nouveau corps et âme, telle est la nouvelle réformation pour laquelle M. Bunsen invoque le concours de tous ceux qui ont à cœur le sort de nos sociétés actuelles. Or cette réformation, il est persuadé qu’elle ne saurait avoir lieu si l’on ne rend d’abord au dogme de la Trinité ses deux pôles primitifs, sa portée philosophique et sa portée historique. Pour sa part, c’est donc à cette œuvre qu’il a voulu contribuer, et en substance voici sa solution, qui paraîtra peut-être bien abstruse; mais reculer devant ce qu’elle a d’insolite, ce serait renoncer à comprendre des idées qui représentent l’esprit d’une des grandes nations de l’Europe.

Revenant au point de départ de la raison, M. Bunsen remarque