Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/882

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je laisserai cependant les idées de M. Bunsen dans le vague où il les laisse lui-même, en observant qu’il ne faudrait pas les confondre avec celles d’un homme qui a été son ami de cœur et d’intelligence, qui s’est fait aussi un nom par l’ardeur avec laquelle il réclamait l’identification de l’église et de l’état. Le docteur Arnold, car c’est de lui qu’il s’agit, voulait que la société adoptât les principes de l’Évangile, et qu’en matière civile au moins elle usât de la force des lois pour prohiber les actes opposés à ces principes. M. Bunsen au contraire repousse sous toutes ses formes la protection de l’église par la police; il parle de la conversion de Constantin comme d’une époque funeste, parce qu’elle nous a valu les religions d’état, la ligue entre l’épée et la mitre, entre Babylone et Jérusalem. Or, pour lui, ce double despotisme est la grande apostasie qui a jeté le monde hors des voies du christianisme. Le pouvoir matériel une fois mis à la place du pouvoir de l’Esprit saint, il n’est rien resté de la religion morale que le Christ était venu enseigner aux hommes. Pour résumer d’un mot les idées de M. Bunsen, l’auteur de Christianity and Mankind n’a foi qu’en la liberté; il a condensé lui-même son credo dans ces quelques paroles : « Entre les individus comme entre les sectes et les nations, l’harmonie ne saurait être établie que par le grand principe de la réforme et par le régime de liberté politique qui en est sorti. Ce grand principe, c’est la responsabilité morale individuelle, fondée sur la foi individuelle au Christ. Une telle foi en effet engendre nécessairement le sentiment de responsabilité; le sentiment de responsabilité produit l’empire sur soi, l’empire sur soi permet et amène la liberté politique, et cette liberté politique est la seule sauvegarde en même temps qu’elle est le fruit de la liberté religieuse. Les deux libertés ensemble rendent possible la tolérance matérielle sans indifférence, et préparent le temps où la divine charité doit seule régner en souveraine sur la terre. »


III.

En cherchant à rendre compte de ce vaste système de philosophie religieuse, je n’ai pu donner qu’une faible idée de ce qui en fait pourtant le caractère le plus saillant : je veux parler de la riche et puissante nature qui s’y reflète. On sent que les opinions de l’auteur ne sont pas de simples jugemens, qu’elles adhèrent à tout l’ensemble de ses affections, de ses volontés et de ses sentimens moraux. M. Bunsen est sorti victorieux de la bataille de la vie : il a su conquérir l’unité de son être; il est parvenu à concilier entre elles ses diverses facultés pour se créer une véritable individualité, et dans tout ce qu’il dit on le retrouve tout entier: sous ses moindres paroles, on devine une pensée intérieure qui a l’infini de l’âme hu-