Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/886

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


que soit la force de son intelligence, a encore une force plus grande pour aimer et s’indigner, pour imaginer et vouloir, si bien qu’en définitive elle se trouve toujours comme contrainte à croire ce qui lui inspire le plus d’amour, à tenir pour vrai et possible ce qu’elle imagine de plus noble, ne fut-ce que pour pouvoir ensuite le vouloir, le glorifier et le propager, ne fut-ce que pour pouvoir employer toutes ses forces à le faire aimer des autres hommes, à tenter d’en amener la réalisation. Si je ne me trompe, il y a là un trait national qui peut aider à comprendre cet esprit particulier que j’ai tâché de faire ressortir dans la théologie nouvelle. A côté de la France, chez qui l’intelligence prédomine, en partie parce qu’elle est plus indifférente, l’Allemagne a foi parce qu’elle s’enthousiasme. C’est bien là l’instinct qui a été chanté par Longfellow dans son Excelsior : « en haut! toujours plus haut! » C’est bien là une des causes qui ont produit en Angleterre le gouvernement constitutionnel, celui qui, loin de mettre partout des règlemens à la place des hommes, de peur que ceux-ci n’abusent, met partout avec confiance des agens libres, en s’en rapportant à leurs lumières et à leur bonne volonté. C’est bien là enfin la foi spéculative en la liberté, qui se traduit tout aussi bien dans le protestantisme de Luther que dans la philosophie de Fichte et de Schelling. L’école théologique a pu et dû traiter Kant et ses successeurs comme des adversaires : à son point de vue, ils l’étaient en effet, puisqu’ils plaçaient leur confiance dans la nature même de l’homme au lieu de la placer dans l’influence divine qui régénère. Quoique opposées cependant, les deux conclusions, chacune dans sa direction, ont été déterminées par le même penchant. Que la théologie se fie aux individus à cause de la grâce qu’ils peuvent recevoir, ou que la philosophie s’y fie à cause de ce qu’ils sont par droit de naissance; que l’une supprime toute hiérarchie et tout formulaire parce qu’elle croit l’homme susceptible de devenir impeccable par la foi chrétienne, ou que l’autre fasse du moi la source de toute vérité parce qu’elle croit plus ou moins que notre esprit est l’esprit absolu et universel qui arrive à se connaître en nous, l’une et l’autre au fond croient également que l’homme peut posséder en lui-même l’oracle et l’intuition qui dispensent de toute règle extérieure. Des deux côtés aussi, c’est la même disposition à l’espérance sans limites, la même propension à identifier l’idéal et le possible, à penser que le mieux doit être le vrai, que la perfection qui répond à nos plus hautes aspirations est aussi l’expression de ce qui arrivera certainement, de ce qui doit être notre but, parce que cela est notre destinée.


J. MILSAND.