Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/955

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n’ai revu nulle part certains détails d’ornementation intérieure qui existent encore au château de La Roche, entre autres une cheminée de la chambre d’honneur, toute en bois peint de couleurs voyantes, ainsi que le trumeau et le manteau étroit sur lequel, en guise de flambeaux ou de vases, s’élevaient deux découpures de bois mince et peint dans les mêmes tons que le reste, représentant une sorte de haute palme enroulée autour d’une fleur de fantaisie. Cela est franchement laid, fragile, inutile, pauvre et barbare ; mais cela existe encore, et c’est quelque chose que d’exister quand on n’a aucun droit, aucun motif de survivre aux causes ordinaires de destruction.

Une autre curiosité des appartemens du rez-de-chaussée, c’étaient les peintures des panneaux de bois de la muraille et des minces poutrelles qui rayent les plafonds. J’ignore si notre ancêtre, contemporain de Richelieu, avait vu des fresques antiques en Italie, mais il avait une prédilection marquée pour certains tons semi-étrusques que l’on pourrait appeler pompéiens. Le fond des trois pièces était d’un brun chocolat rehaussé par des filets et des ornemens bleu clair, rouge brique et blanc mat. Cet assemblage de tons, que la vétusté harmonise ordinairement, était resté d’un criard atroce. Ainsi, sur les parois de la salle à manger, la vue était offensée par un placage d’armoiries et de devises insolemment blanches sur des carrés bruns, séparés par un impitoyable grillage coquelicot, qui, depuis vingt ans, faisait pleurer les yeux de ma mère sans qu’elle se crût le droit d’y faire toucher ou de manger ailleurs. Le lit de la chambre d’honneur, monté sur une estrade qui occupait le tiers du local, était garni de drap vert brodé en blanc et en jaune, combinaison non moins désagréable, et aux quatre coins du dais s’élevaient quatre vases ouvragés en passequille, fort curieux à coup sûr, mais d’un goût détestable. Le miroir placé sur la table de toilette avait pour supports deux grands personnages velus, ou plutôt deux ours à face humaine, affreux satyres en chêne noir sculpté, qui étendaient chacun un bras (les deux autres étaient cassés) pour tenir une couronne au-dessus de la glace.

Dans cette chambre d’honneur, le peintre des panneaux avait fait de grands frais d’imagination. Sur l’éternel fond chocolat à filets rouges, il avait barbouillé, au lieu des écussons blancs de la salle à manger, de véritables sujets à la mode du temps : ici un château-fort, à côté une sirène, plus loin un signor Pantalon imité de Callot, ailleurs une bergère de l’Astrée, etc. C’était aussi barbare d’exécution que le reste. Pourtant les archéologues du pays retrouvaient là avec plaisir l’indication grossière de plusieurs manoirs de la contrée, aujourd’hui ruinés ou même complétement disparus.

Les dressoirs, crédences et tables de ces trois pièces étaient d’un