Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/303

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pouvait excuser, mais qu’il avait aussi le droit de flétrir ; il se jura qu’il cacherait sa religion pour mieux adorer son Dieu ; sans savoir comment Pauline accueillerait un aveu, il se promit de ne jamais le faire, oubliant qu’il l’avait déjà fait, et ne sachant pas que sa promesse serait impossible à tenir. Il se crut de force à braver tout danger, et il s’affermissait dans sa résolution, soutenu par une voix intérieure, qui, en lui rappelant la tristesse de son père, la vie de sa mère, semblait lui crier comme les hermines héraldiques de la Bretagne : Potius mori quam fœdari !

De son côté, Pauline avait peu dormi ; elle ne s’était point abandonnée aux sentimens quintessenciés qui avaient tenu George en éveil ; elle n’avait pas rêvé, elle avait réfléchi sans hésitation et avec cette sorte de brutalité que les femmes ont pour leurs propres pensées. — Je l’aimerai, si déjà je ne l’aime, s’était-elle dit ; mais je ne serai pas sa maîtresse. Si un cœur dévoué et plein d’une affection qui n’est point à mépriser suffit au bonheur qu’il cherche, je lui tendrai la main en signe de sérieuse alliance ; mais s’il est de ces êtres faibles pour qui la possession est la seule consécration possible de l’amour, je ne le reverrai pas : je resterai avec une illusion de moins et un regret de plus. — Ainsi, tandis que l’un se jurait de ne jamais rien demander, l’autre se promettait de ne jamais rien donner ; à leur insu, ils se rencontraient dans une résolution trop forte pour être tout à fait compatible avec la faiblesse humaine, et qui devait peut-être leur valoir plus de larmes et de douleurs qu’une chute définitive.

Semblable à ces hommes que l’incertitude énerve, que l’inquiétude abat et qui ne rentrent dans le libre exercice de leurs facultés qu’après s’être fortement arrêtés à une résolution, George se sentit plus calme. Pour lui, le sacrifice était consommé : il venait de prononcer à sa façon ses vœux éternels ; il marchait d’un cœur ferme vers les dangers qu’il connaissait. Il alla bientôt faire une visite à Pauline. Prévenante, presque onctueuse. Mme de Chavry lui parut remise du trouble involontaire que leur première entrevue chez elle lui avait causé. Peut-être eût-il été fort étonné si, sous cette douceur, il eût vu l’impassible résolution d’une défense à tout prix ; mais il n’eut point à la mettre à l’épreuve : heureux de voir celle qu’il aimait, il eut de ces réserves exquises qui rassurent vite les sentimens les plus effarouchés.

Ces visites se renouvelèrent rarement d’abord, puis plus fréquemment, et peu à peu George devint l’hôte assidu de la maison de Pauline. Chaque jour, avant son dîner, il allait passer une heure ou deux auprès d’elle ; le soir, souvent ils se rencontraient dans le monde, et la pente des accidens journaliers de l’existence les avait