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détriment et une honte. Le duc de Bourbon, par une résolution soudaine et avec une rare intrépidité, s’y précipita, au risque d’être tué ou pris. Suivi de quelques arquebusiers espagnols, il monta dans la plus exposée des trois galères, et dit à Pescara et à Beaurain d’en faire autant pour les deux autres. « Sauvons, cria-t-il fort haut, l’honneur du camp et de l’empereur ! » Tous les trois s’y jetèrent et y combattirent vaillamment. Pendant le reste de la journée, ils essuyèrent le feu de la flotte française, que les arquebusiers espagnols tinrent à distance, et qui n’eut pas la hardiesse d’aborder les trois galères, ni l’habileté de les couler à fond [1].

Après avoir reçu son artillerie et quelques-unes des troupes qu’il avait laissées en arrière, Bourbon partit du camp de Saint-Laurent, où il s’était arrêté près de vingt jours, et s’avança dans l’intérieur de la Provence. Il ne rencontra de résistance sérieuse nulle part. Vence, Antibes, Cannes, Grasse, Fréjus, Draguignan, se rendirent à lui, ce que firent également Lorgues, Hyères, Cotignac, Brignoles, Trets et Tourves. Lorsqu’il fut à deux lieues d’Aix, les consuls de la ville, qu’avait abandonnée le maréchal de La Palisse en se repliant avec ce qu’il avait de troupes du côté d’Avignon, sommés de rendre leur ville, vinrent lui en porter les clefs et faire leur soumission. Bourbon entra dans cette capitale du pays le 9 août [2], y reçut le serment des magistrats, et prit dès ce moment le titre de comte de Provence.

Sur toute sa route, il ne cessa de presser l’empereur, par les lettres qu’il lui écrivit ou les messagers qu’il lui dépêcha, de mettre en mouvement l’armée de Catalogne, qui devait se réunir à la sienne sur les bords du Rhône. Ce renfort lui était d’autant plus nécessaire pour gagner le centre de la France, qu’une partie de ses troupes n’avait pas encore franchi les Alpes. « Monseigneur, disait-il à Charles-Quint, hâtez-vous, je vous supplie, pendant que le roi de France n’est en gros équipage. Il fait lever avec grande diligence Suisses et Allemands. Si vos Allemands et Espagnols étoient joints avec nous, nous serions suffisans pour combattre toute la puissance

  1. Dans sa lettre du 10 juillet, Bourbon racontait à l’empereur ce qu’il avait fait très simplement : « Nos ennemis, disait-il, ont contraynt trois de vos galères de se séparer des aultres et vindrent geter en terre vers nous, et ne peurent tant fayre nos dits ennemis que maugré eulx n’ayons sauvé tout ce qui estoit dans les dites galères, combien qu’ils nous saluassent à coups de canon… » Arch. imp. et roy. de Vienne. — Mais Beaurain, dans sa lettre à Charles-Quint du même jour, faisait le récit que je lui ai emprunté et disait : « Si vous eussiez veu mons. de Bourbon, vous l’eussiez estimé ung des hardis gentilshommes qui soient, sur la terre, et voyant toutes les galleres de France qui venoient pour prendre les trois vostres, commanda au marquis et à moy d’en garder chacun une, et qu’il garderoit l’aultre, et pour ce faire nous monstra le chemin, etc. » Ibid.
  2. Lettre du duc de Bourbon à l’empereur, du 10 août. — Arch. imp. et roy. de Vienne.