Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/624

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pour moi l’idée que je me faisais du génie de Léonard. Chacune de ces esquisses dessinées à la plume, à la mine de plomb, à la pointe d’argent, par cette main si puissante qu’elle tordait le battant d’une cloche, semble tracée avec l’aile d’un oiseau. Conception nette, observation profonde, exécution ferme et légère, intelligence et habileté, telles sont les qualités qui se trouvent dans ces dessins et que nous retrouverons dans l’œuvre entier de Léonard. On y chercherait vainement ces grandes créations de l’imagination qui se rencontreraient à chaque page dans un recueil semblable de la main des auteurs de l’École d’Athènes ou de la chapelle Sixtine.

Malgré l’inconstance d’humeur dont Vasari accuse avec raison Léonard de Vinci, quoiqu’il ait gaspillé sa vie et appliqué ses admirables facultés à mille projets chimériques qui n’ont laissé presque aucune trace, les œuvres utiles qu’il a terminées pendant son séjour à Milan, et qu’il poursuivait au milieu des plaisirs et des préoccupations sévères de son enseignement, témoignent d’une activité et d’une souplesse d’esprit extraordinaires. Vers 1490, les travaux de la cathédrale de Milan se trouvaient arrêtés par les dissentimens qui existaient entre les architectes italiens et allemands qui les dirigeaient. Les Italiens cherchaient à faire adopter le style de la renaissance ; ils étaient soutenus par Louis le More et par l’opinion publique. Les maîtres allemands défendaient l’art gothique, l’unité de style, et prétendaient que le monument devait être achevé d’après les principes suivis jusqu’alors. Les discussions violentes qui avaient eu lieu à Florence au temps de Brunelleschi pour l’érection de la coupole de Santa-Maria del Fiore se renouvelaient à propos du couronnement du dôme de Milan. Les séances du congrès d’architectes que Louis avait assemblé devenaient de plus en plus orageuses.

Le 27 juin 1490, quatre projets avaient été présentés et rejetés, la population attendait avec anxiété le résultat de délibérations qui n’aboutissaient pas. Léonard fut adjoint aux architectes rivaux, et quoiqu’on ne connaisse pas d’une manière précise la part qui lui revient dans la détermination qui fut prise, il est probable que l’autorité que lui donnaient sa haute position et ses connaissances spéciales en mathématiques appliquées contribua à clore ce débat. Il s’occupait en même temps de grands travaux d’hydraulique et des premières études pour le canal de la Martesana, qu’il ne compléta que beaucoup plus tard ; enfin il ne cessa, pendant seize années consécutives, de travailler au monument gigantesque de François Sforza, L’élève de Verrocchio trouvait encore moyen de faire de petits ouvrages de sculpture, bustes de vieillards, figures de Christ ou de madones, que nous ne connaissons malheureusement que par ce que