Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 28.djvu/19

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moindres. Si le public est un peu trop prompt à tout accepter comme praticable, les conseillers ne manquent pas au pouvoir pour lui dire que tout est le plus aisé du monde, et les brochures de ces derniers temps ont assez montré dans quelle carrière illimitée de projets et d’hypothèses se joue l’esprit de système et de combinaison. Il est devenu fort douteux qu’un congrès s’assemble pour régler l’Europe ; mais nous avons un congrès de brochures d’où assurément, si toutes les paroles portaient coup, ne sortirait pas la paix du monde.

Essayons de nous rendre compte des circonstances réelles qui, exagérées par des esprits chimériques ou complaisans, ont pu prêter à tant de spéculations sur les possibilités de l’avenir, et présentons les choses par le plus beau côté.

Tout est dit ou du moins tout est su de ce qui concerne la France. Sa force militaire et financière n’est un secret pour personne. Le parti qu’on peut tirer d’une telle force est considérable. Rien cependant n’est infini, et il ne faut abuser de rien. La politique qui se croit toute-puissante atteint bientôt ses limites, et tombe de faiblesse avant le temps. Point d’état en Europe qui se sente en ce moment supérieur à la France, cela est notoire ; point d’état conséquemment qui ne souhaite rester avec elle en de bons rapports, et ne soit même, pour les conserver, prêt à des concessions. C’est une situation dont il faut user avec prudence, afin de la prolonger, car elle cesserait avec l’isolement des puissances entre elles, et le plus sûr moyen de les remettre ensemble serait d’exiger trop de chacune d’elles et de les menacer toutes.

L’Angleterre a laissé tomber peu à peu toutes ses alliances ; celle même avec la France s’est relâchée. C’était la plus utile, la plus naturelle, et, chez nos voisins, longtemps la plus populaire. Ce serait se flatter que d’ignorer quelles défiances sont venues se mêler aux sentimens de bienveillance politique et de communauté d’intérêts qui unissaient cette nation à la nôtre. Des nuages se sont élevés sur les desseins, sur les intentions de la France : on nous regarde avec inquiétude, cela est certain ; mais un préjugé aussi aveugle qu’il est invétéré peut seul soutenir que les sentimens d’entente cordiale aient fait place à une inimitié sourde et résolue, et que systématiquement l’opinion anglaise arme contre nous en attendant que son gouvernement l’imite. Certaines passions historiques en Angleterre sont fort loin de se ranimer. Ce pays est devenu essentiellement pacifique. On peut n’y pas croire, on peut même en faire un sujet d’épigrammes ; mais le fait est certain, et il n’est pas un des moindres signes des progrès supérieurs que la civilisation a faits dans les îles britanniques. L’ambition d’intervenir en toute occasion dans les affaires du continent est fort affaiblie, et subordonnée au calcul des intérêts positifs de la société. En même temps, une sympathie