Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 28.djvu/33

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qu’aucune ne pourrait être tentée de se créer spontanément, pour d’autres intérêts devenus aussitôt secondaires, une difficulté et une opposition nouvelles. Chacun enfin pourrait être amené à transiger sur toute chose pour avoir satisfaction sur une seule. Reconnaissons encore que si la France se prévalait de son désintéressement dans le partage pour exercer une médiation morale et réclamer de tous une solution pacifique, elle pourrait rendre un grand service à la civilisation et à l’humanité, et justement obtenir, ailleurs qu’aux confins de l’Asie, des compensations aux agrandissemens que sa tolérance ou son concours aurait laissés à des puissances rivales. Mais, encore une fois, c’est là une pure hypothèse qui n’est permise que la plume à la main, et avant qu’elle se réalise, le Danube et le Borysthène auront encore versé bien des fois tout le volume de leurs eaux dans la Mer-Noire.


IV

Les mouvemens européens, les révolutions de la politique internationale ont ce privilège d’éveiller, de captiver par excellence l’attention populaire, et il est à remarquer que dans les masses, et jusque chez les ignorans habitans des campagnes, les événemens extérieurs passent moins inconnus, excitent plus d’intérêt que ces révolutions domestiques qui devraient cependant influer plus directement sur le sort du peuple. C’est que la multitude aborde surtout la politique par l’imagination ; les lumières et la réflexion lui manquent pour y atteindre par la raison. Ainsi s’explique cette empreinte universelle et profonde que laissent après eux les hommes extraordinaires, qui semblent plus faits pour être les héros d’un poème que ceux de l’histoire, ces hommes qu’on renonce à juger d’après les règles communes et qui s’emparent des esprits par l’admiration plus que par la reconnaissance. La raison en effet rabattrait beaucoup de la gloire qu’un facile enthousiasme décerne à leur génie, sans calculer le prix fatal dont les contemporains ont payé le spectacle qu’il leur a donné ; elle contesterait cette gloire inutile, et finalement funeste, qui n’a fourni à l’humanité qu’un sujet d’éternel entretien. L’humanité même ne compte pas ainsi, et dans son abnégation aveugle elle s’immole par milliers d’hécatombes à l’égoïsme grandiose de ceux qu’elle renonce à juger comme des hommes, puisqu’elle en fait des demi-dieux. Un nom qui est dans toutes les mémoires a seul eu de nos jours le dangereux pouvoir de ne jamais soumettre celui qui l’a porté qu’à la mesure de l’imagination des hommes, de l’imagination qui, à proprement parler, n’a pas de mesure, et dépasse toutes les proportions pour atteindre par le vague à l’infini. Certes, on ne peut dire qu’il y a dix ans cette faculté