Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 28.djvu/34

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qui tient parfois une si grande place dans notre nature et dans notre histoire fût dans ses jours d’ardeur et d’audace. Les craintes suscitées par les événemens de 1848 et leurs suites inquiétantes avaient seules absorbé ce qui nous restait de goût pour l’exagération v et nous avions épuisé nos facultés inventives à grossir sans limites des dangers effectifs et d’apparens dangers. Or un tel emploi de l’imagination semble l’éteindre, et jamais nation n’a paru moins portée à l’exaltation qu’alors que, préoccupée exclusivement de l’ordre dans les cités et de la sûreté des propriétés et du commerce, notre France semblait n’avoir plus de sa vie à demander au pouvoir que les soins en grand d’un commissaire de police, regardant comme le bien suprême la paix des rues et des foyers. Alors sans doute l’imagination parmi nous semblait éteinte : elle s’est rallumée cependant. La France a longtemps hésité, résisté ; elle ne voulait pas reprendre aux chances hasardeuses de l’existence sociale, et il n’a pas fallu moins que la puissante stimulation des événemens pour l’arracher aux préoccupations exclusives des intérêts matériels et économiques. On a pu douter longtemps, je l’avoue, que sa lassitude cédât à cet instinct aventureux de sa nature qui s’endort par momens et ne s’éveille que par intervalles. Les faits ont été les plus forts ; en renouvelant sans cesse des provocations inattendues, ils ont ramené les esprits dans la sphère des spéculations, des prévisions, des aspirations qu’excite le spectacle des crises générales. L’Europe, se donnant sans cesse en représentation, a fini par attirer sur elle cette attention d’un peuple un moment subjugué par le souvenir de ses inquiétudes et la fatigue de ses épreuves. La France est redevenue jusqu’à un certain point un pays d’imagination, et la politique extérieure le sujet dominant des pensées et des discours. Qui répondrait cependant que ce fût l’aliment le plus sain qu’on puisse donner à l’esprit public ? Séduite facilement par l’attrait de la nouveauté et l’apparence de la grandeur, l’opinion, dans un si vaste champ de conjectures et d’hypothèses, perd facilement de vue les règles du juste et du possible, et dans l’immensité des affaires et des questions les principes échappent et laissent place libre aux suggestions chimériques du raisonnement et de la passion, du raisonnement qui néglige les faits, de la passion qui ignore les scrupules. Toute nation qui ne songe plus qu’à la politique du dehors se néglige elle-même et va bientôt s’égarer. Un gouvernement qui mettrait tout son enjeu sur cette carte unique, en même temps qu’il donnerait beaucoup au hasard, perdrait, comme un navire sans lest, la faculté de se diriger avec méthode, de se ralentir quand il le faut, et de s’arrêter à temps. Je ne craindrai pas de dire que le conseil de se connaître soi-même, ce conseil qui semble tout philosophique, s’applique aux nations comme aux individus,